INTERVIEW. JD Beauvallet, plume majeure des Inrocks, revient dans "Passeur" sur une vie d'obsédé de musique

Figure majeure de la presse musicale et plume historique des Inrockuptibles, JD Beauvallet fait partie, comme il le dit au sujet de David Bowie, de « ces gens qui ne supportent pas qu’il existe de la musique fantastique qu’ils ne connaissent pas. » En quête perpétuelle de nouvelles pépites, cet obsédé de musique(s) en a exploré toutes les facettes en plus de trente ans, et s’il a quitté le navire Inrocks en 2019, il garde le désir de transmettre chevillé au corps : on croise encore régulièrement sa signature, de Tsugi magazine à Libération en passant par Vanity Fair.

Il revient ces jours-ci en détails sur les hauts et les bas de son riche parcours dans Passeur (aux éditions Braquage), un ouvrage autobiographique bouleversant et riche d’enseignements, à la fois drôle et mélancolique, et bien sûr magnifiquement écrit. L’occasion de l’interroger sur ceux, artistes, amis ou journalistes, qui ont tenu pour lui ce rôle de transmission. 

Passeurs premiers

JD Beauvallet : La musique a toujours été là pour moi. Mon père en écoutait beaucoup même si c’était principalement du jazz, que je ne supporte pas parce qu’il a tenté de me l’imposer en me réveillant avec chaque dimanche matin. Nous vivions loin de tout, en pleine forêt, dans un lieu ceinturé de barrières (dans l’établissement psychiatrique tenu par son père NDLR), comme isolés sur une autre planète. Là, le fils d’un des infirmiers psychiatriques âgé de 5 ou 6 ans de plus que moi avait des disques et je passais des journées entières dans sa chambre à écouter Bowie, Lou Reed et Kraftwerk. Mais c’est grâce au fils d’un autre collègue de mon père que ma vie a été bouleversée en une seule après-midi, vers 12-13 ans, lorsqu’il m’a fait écouter le Velvet, John Cale et Brian Eno. Je me suis pris tout ça en pleine gueule et je me souviens qu’il m’avait dit à propos d’autres disques : « non, ça ce n’est pas pour toi, c’est trop commercial ». Il avait senti que j’avais déjà des goûts affirmés. Ce jour-là, chez lui, j’ai passé mon après-midi à faire des cassettes. Ces cassettes, je les ai encore. Ce sont des reliques de mes premiers pas de passionné.

Ensuite il y a vos amis de Radio Cactus à Tours, Didier Delage, Philippe Girault et Olivier Bas avec lesquels vous montez le collectif Epsilon…
Avant eux il y a Pascal Bertin (longtemps journaliste aux Inrockuptibles NDLR), que j’ai connu avant tout le monde, dès la 3e. C’est avec lui que le rôle de passeur fonctionne pour la première fois dans les deux sens. Il me fait écouter les disques de ses grandes sœurs, ceux de Joni Mitchell notamment, tandis que moi je lui fais écouter Lou Reed. Avec Didier, Philippe et Olivier, on se faisait écouter tout ce qu’on découvrait parce qu’on passait notre vie chez les disquaires. Tout ce qu’on récoltait dans la semaine on le passait le week-end dans notre émission de radio.

Puis c’est la rencontre avec Christian Fevret, fondateur des « Inrockuptibles »…
Je rencontre Christian plus tard, en 1986, j’ai 23 ans. Lors de notre première conversation dans un restaurant chinois de Belleville, nous parlons des Smiths dont nous étions fans tous les deux et que je venais de voir en concert. Christian tiendra exactement le même rôle et ça durera une vie parce qu’on s’envoie encore régulièrement des liens d’écoute. Il m’a fait aimer Springsteen, même si je ne suis pas fan de tout, et il m’a fait découvrir Leonard Cohen. De mon côté, je lui ai montré que Bowie n’était pas qu’un ringard en pantalon à pinces et je lui ai fait découvrir une scène plus contemporaine, comme Joy Division. Au début des Inrocks, avec l’équipe, on se faisait tous écouter des choses en permanence, c’était chaque jour un blind-test en continu au bureau. Chacun avait son pan de culture privilégié, moi c’était le rock décadent et post-punk. C’était une joie de partager, je me sentais moins seul, parce que quand j’écoutais Brian Eno dans ma forêt à 14 ans, je n’avais aucune idée si quelqu’un connaissait Brian Eno à part moi.

Vous écrivez que votre goût pour les longs entretiens vous vient de Jacques Chancel, que vous écoutiez à la radio, en voiture avec votre famille…
Avec mes parents nous passions beaucoup de temps à voyager en voiture et à écouter la radio. Je me souviens de la façon dont Jacques Chancel amenait les gens à parler d’eux-mêmes et surtout des silences qu’il observait, ce qui est hyper courageux en radio où tout est fait pour éviter les blancs. J’aimais sa patience; on sentait qu’il avait un but, qu’il allait quelque part. Il savait par quels petits chemins détournés passer quand la personne était réticente. Nous étions tous hyper concentrés lorsqu’on écoutait Jacques Chancel, on s’accrochait à la prochaine question alors qu’on ne savait même pas qui était l’invité. En fait, il réussissait à rendre intéressants des gens qu’on ne connaissait pas, ce qui a été un des paris au début des Inrocks avec les longs entretiens.

Passeurs artistes, de Bowie à Björk, en passant par Daho et Miossec

JD Beauvallet : Des artistes qui m’ont servi de passeurs, il y en a plein. Tous ceux qui avaient la générosité de citer des noms dans les interviews. A ce jeu-là, Bowie était le champion du monde parce que non seulement il livrait des noms en interviews mais il en donnait même dans ses chansons, comme lorsqu’il citait Andy Warhol. Il était un puits d’informations incroyable. Toujours à l’avant-garde, il parlait de groupes dont on n’entendait pas parler ailleurs. Il était généreux parce qu’il rendait toujours hommage aux gens qu’il admirait ou dont il s’inspirait. Il n’a jamais dissimulé ses emprunts. Par exemple, sans sa passion pour Scott Walker je pense que je n’aurais sans doute jamais écouté Scott Walker, qui a été ensuite très important dans ma vie. Bowie faisait partie de ces gens qui ne supportent pas qu’il existe de la musique fantastique qu’ils ne connaissent pas. Et au-delà de la musique, il ouvrait sur les arts plastiques, la littérature, Allen Ginsberg notamment, ou les techniques de collage de William Burroughs. Avec lui, c’était des jeux de pistes à n’en plus finir.

En France, Etienne Daho a aussi tenu ce rôle dans les années 80, même si j’étais déjà beaucoup plus mûr musicalement. Quand il était invité sur Canal+ et qu’il amenait la vidéo de Jesus and Mary Chain en disant : « c’est un nouveau groupe écossais, il faut absolument que vous écoutiez ça », à une heure de grande écoute, il était dans son rôle de passeur. Miossec aussi. Il ne peut pas s’empêcher dans une interview de parler de Wire ou de l’écrivain Henri Calet. Il est tellement reconnaissant à la culture qui l’a construit qu’il n’oublie jamais de renvoyer l’ascenseur.

Björk est aussi une grande passeuse. Je me souviens très bien de ma première interview avec elle, vers 1986-87, à l’époque des Sugarcubes, où elle m’avait parlé avec passion d’Olivier Messiaen mais aussi d’Arvo Pärt, que je ne connaissais pas. Damon Albarn est également un immense passeur, il a fait découvrir aux Anglais les musiques africaines, il a popularisé auprès du grand public des noms d’artistes tels que Banksy (qui a signé la pochette de Think Tank de Blur sorti en 2003 NDLR) ou Julian Opie, qui a réalisé la fameuse pochette du Best Of de Blur. Dans leur genre, les membres du groupe de rap français TTC m’ont toujours conseillé des tas de bonnes choses à écouter. J’adore ça, et mon avantage c’est que je vais vraiment les écouter alors que la plupart des gens oublient. Moi je n’oublie jamais, j’ai toujours mes petites notes avec moi.

Passeurs journalistes, de Michka Assayas à John Peel

JD Beauvallet : Dès le début des années 80, Michka Assayas parlait dans Rock & Folk de groupes qui me passionnaient, mais j’admirais surtout sa façon d’en parler par ce que j’étais alors bien incapable de mettre des mots sur ce que j’aimais. Michka trouvait non seulement les mots, mais il reliait les choses entre elles historiquement : il expliquait par exemple que Echo & The Bunnymen venait du Velvet, alors que moi je ne faisais pas le rapprochement. Et puis surtout il écrivait tellement bien, et il était tellement drôle ! Je me suis dit si tu veux partager ta passion pour la musique il faut que tu racontes comme lui des petites histoires, que tu oses comme lui les punchlines. Un jour il avait parlé de Gary Newman et il l’avait appelé le Darty de la cold wave, je trouvais ça tellement juste comme formule!

Les journalistes musicaux anglais comme Nick Kent (NME, Libération NDLR) et Paul Morley (NME) ont ensuite beaucoup compté pour moi. Je les vénère toujours autant parce que ce sont de vrais conteurs d’histoires. J’aimais les longs articles de la presse anglo-saxonne qu’on ne trouvait pas dans Best et Rock & Folk. En fait, j’ai une fascination pour les villes, je pense qu’on ne vient pas d’une ville par hasard quand on est musicien, la ville influence la musique. Or, je ne retrouvais pas trop ça dans la presse française, plus souvent axée sur une mise en scène du journaliste lui même.

Et les journalistes animateurs radio ?
John Peel, je l’ai écouté durant toutes mes années en Angleterre dans les années 80. Je l’écoutais rarement en direct parce que j’étais aux concerts tous les soirs mais je programmais l’enregistrement de l’émission et je l’écoutais en rentrant. Comme j’avais réussi à me dégoter une double platine cassettes, je faisais des compilations en direct en virant les moments où il parlait et les morceaux que je n’aimais pas, et je me couchais à point d’heure. J’appelais ces compilations les « Peelies« . Avant ça, Bernard Lenoir avait tenu ce rôle avec son émission Feed Back sur France Inter. Même si je n’étais pas toujours d’accord avec ce qu’il passait, j’aimais la façon dont il en parlait avec cette espèce de nonchalance, d’humour et ce côté assez sombre et mélancolique qu’il a toujours eu. C’était une voix amie et une voix rare en France, la seule émission où l’on pouvait entendre Joy Division ou Echo and The Bunnymen.

Vous qui avez des antennes partout et passez vos nuits et vos jours à écouter de la musique, quels sont vos derniers coups de cœur ?
J’aime beaucoup Squid (groupe post-punk anglais NDLR). Ce côté un peu frénétique que peuvent avoir les Anglais sur scène et en même temps une culture incroyable. Ce sont des jeunes qui travaillent plutôt dans l’énergie, dans le côté très physique de la musique tout en étant capables de faire des reprises de Robert Wyatt, je trouve assez géniale cette façon de résumer l’histoire et de se l’approprier. Mais un groupe me passionne particulièrement, c’est Working Men’s Club (groupe de post-punk anglais  NDLR). C’est un vrai groupe de scène avec une super culture musicale, à 18 ans ils parlent de 808 State, de Stone Roses, de LCD Soundsystem, de tout ce que j’aime dans la musique. Le nouvel album qui arrive est génial.

« Passeur » de JD Beauvallet (éditions Braquage)

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