"Ce qui m'intéresse, c'est la prise de risque et rien d'autre" : le saxophoniste Pierrick Pédron célèbre une année faste au New Morning

Vingt ans après ses débuts discographiques, Pierrick Pédron, saxophoniste alto et compositeur éclectique et aventureux aura connu une année 2021 parsemée d’étincelles. En mars, le natif de Saint-Brieuc a lancé l’album Fifty-Fifty (label Gazebo), brillant premier volet d’un diptyque enregistré entre New York et Paris. Pour les sessions américaines, épaulé par le musicien-producteur Daniel Yvinec et par le pianiste Laurent Courthaliac sur le travail d’écriture, l’artiste breton s’est entouré d’un casting de rêve : le pianiste Sullivan Fortner (connu en France pour son duo avec Cécile McLorin Salvant), le contrebassiste Larry Grenadier (complice de Brad Mehldau) et le batteur Marcus Gilmore (digne petit-fils de l’illustre Roy Haynes). Si ce premier volume est acoustique, le second, enregistré avec de jeunes jazzmen français, sera électrique.

En octobre, Pédron a été sacré Artiste instrumental de l’année aux Victoires du jazz (ce qui lui vaut d’être à l’honneur d’un beau documentaire). En décembre, il est élu Artiste français de l’année au palmarès 2021 commun des mensuels Jazz Magazine et Jazz News, alors que Fifty-Fifty figure parmi les albums de 2021 du magazine américain DownBeat. De quoi adoucir ses premiers pas dans la cinquantaine (il a désormais 52 ans, depuis le 23 avril).

Pour fêter ce disque et quelques-uns plus anciens, Pierrick Pédron se produit jeudi 9 décembre au New Morning, à Paris, avec le groupe des sessions françaises de Fifty-Fifty (mais le volume 2 du diptyque ne sortira pas tout de suite) : le pianiste Carl-Henri Morisset, le bassiste Florent Nisse et le batteur Élie Martin-Charrière. C’est la formation qui officie sur le film des Victoires du Jazz 2021.

Franceinfo Culture : Quel est votre ressenti à l’issue d’une année mémorable pour votre dernier album et votre carrière ?
Pierrick Pédron : Je ne fais pas forcément des choses pour recevoir autant de gratitude et de décorations… Et ce disque, je ne l’ai pas réalisé tout seul. Mais il est vraiment fait avec le cœur. C’est un reflet complet de ma personnalité, j’y suis allé sans filet ! Je l’ai fait de manière très intègre, sans superficialité, avec une sincérité totale et ça a fonctionné. Les gens ont reconnu peut-être un trait de ma personnalité, de ma musique, et ça a touché le monde du jazz. Il y a eu en effet plein de beaux retours. Je suis presque un peu gêné par ces récompenses parce que j’ai tellement de respect, d’admiration, pour tous mes collègues. Mais je suis très content et je prends cela avec bonheur. Malgré les événements et le drame qui rode autour de nous, du fait du Covid, ça a été une merveilleuse année concernant ce disque.

Le projet « Fifty-Fifty » célèbre vos 50 ans. L’avez-vous conçu, préparé, dans un esprit particulier par rapport à cet anniversaire ?
Pas du tout, je suis trop inconscient pour ça. L’intitulé de l’album est venu plus tard. En faisant ces enregistrements qu’on a trouvés assez sympas et honnêtes, on s’est aperçu qu’il fallait réfléchir à quelque chose de spécial. C’est Daniel Yvinec, mon directeur artistique, qui a eu l’idée de mentionner mes 50 ans puisque c’est la période autour de laquelle on a fait ces sessions. J’ai trouvé l’idée séduisante.

Comment vivez-vous ce début de cinquantaine, ce moment de votre vie, de votre carrière ?
S’il n’y avait pas le Covid, ce serait fantastique, je vivrais une certaine plénitude. Mais on est obligés de penser à l’avenir, on se demande si on pourra faire des concerts… Je ne suis pas pessimiste mais j’y pense parfois et ça me rend un peu triste… Personnellement, je me sens plutôt bien, serein, en communication avec mon entourage. Sur le plan de la musique aussi. De temps en temps, les mauvaises choses peuvent avoir quelques vertus. Le Covid et les confinements m’ont apporté une chose positive : le travail sur le saxophone. J’ai beaucoup travaillé ! Il y a des moments où toutes les étoiles sont alignées. C’est une période de ma vie que j’aime bien.

Est-ce que cette période vous a amené à faire une sorte de bilan de votre carrière ?
Ah non, je déteste ça. Je suis assez instinctif sur le plan de la musique. J’aime dire qu’il y a une part d’insouciance… Ce qui m’intéresse dans ce métier, c’est la prise de risque et rien d’autre. Et à partir du moment où vous prenez des risques, vous ne pouvez pas planifier votre carrière. Si vous deviez planifier votre carrière, savoir ce que vous alliez faire, ça voudrait dire que vous n’auriez pas le temps, l’opportunité de prendre des risques, il faudrait construire des choses par rapport à une certaine démarche de réussite. Moi, je demande juste à faire des disques et des concerts. Ma vie est très bien comme ça. Je vis au jour le jour.

À ce propos, avez-vous une tendresse particulière pour certains de vos albums ?
J’ai une tendresse pour tous, parce qu’ils font partie d’un moment de ma vie, et chaque moment est unique. Mais j’aime bien la cassure amenée par l’album Omry [ndlr, un virage dévoilant ses influences rock, intégrant un hommage à Oum Kalthoum, en 2009]. Si cela a permis à pas mal de gens de mieux me connaître à travers ma musique, cela a marqué aussi le début d’une certaine destabilisation. Je ne voulais pas conserver le titre du boppeur [ndlr : musicien jouant du bebop] même si j’adore cette musique, j’en viens, je l’ai travaillée et je la jouais jusqu’à Deep in a Dream [2007]. Mais j’ai destabilisé pas mal de personnes. Certains ont vu un changement de personnalité, on m’a reproché de passer du coq à l’âne et de faire des disques qui n’avaient pas de rapport les uns avec les autres, mais tant mieux ! C’est exactement ce que je recherche ! Si je faisais tout le temps les mêmes disques, ça ne serait pas très riche, ça voudrait dire que je ne prendrais pas de risque.

On peut dire que c’est votre moteur en musique.
Je considère que la prise de risque est un vecteur essentiel dans la création, la composition, la créativité et l’improvisation. L’improvisation, c’est de la prise de risque, ça doit être ça ! Sinon, ça n’a aucun sens, c’est du plagiat et ça ne reflète pas vraiment notre personnalité.

Sakura (Pierrick Pédron / Laurent Courthaliac)

Après le virage d' »Omry », votre façon de composer a-t-elle évolué au fil du temps ?
Il s’agit toujours de recherche, avec un grand respect. J’adore travailler sur l’harmonie, la mélodie… J’aime bien les mélodies un peu plus sophistiquées, des choses qui viennent du free, de l’esprit des jazzmen des années 60, 70 qui ont fait évoluer cette musique en proposant autre chose. J’ai composé mon dernier disque en procédant d’une manière totalement inédite pour moi car d’habitude, j’aime bien composer avec le piano, en me chantant les mélodies. Cette fois, j’allais de temps en temps dans un studio, j’improvisais avec le saxophone et je m’enregistrais, tout seul, sans me donner la moindre contrainte harmonique, mélodique, structurelle. Je m’autorisais tout ce qui pouvait être possible, des successions de notes qui n’avaient pas grand-chose à voir les unes avec les autres. Puis, en me réécoutant, je décidais de réorienter tout ça sur quelque chose de plus commun…

Dans l’improvisation, ce que j’adore chez les musiciens de jazz, c’est être surpris, notamment dans cette histoire entre la tension et la détente [ndlr : la tension surgit quand le jeu du soliste crée une sensation d’instabilité par rapport à l’harmonie du morceau, jusqu’à sa résolution]. Au moment où ça devient très tendu, j’aime quand une phrase musicale surgit et me fait dire : ah, qu’est-ce que c’est beau ! J’ai voulu faire la même chose sur la composition. Une fois que j’avais structuré une partie des notes que j’avais enregistrées, j’ai fait appel au pianiste Laurent Courthaliac. Il a un côté extrêmement bebop, rigoureux sur cette période du jazz, il connaît très bien la musique de Monk et de Charlie Parker. C’est un scientifique des accords.

Comment avez-vous collaboré ?
Le challenge que je lui ai proposé, c’était d’organiser sa science d’une musique maîtrisée sur les mélodies que j’avais faites d’une manière aléatoire. Je lui demandais de « détendre » et d’enrichir mes notes avec des harmonies. Ça donne quelque chose d’assez original, avec des mélodies qui devenaient assez faciles à écouter, par le biais des accords qu’il avait posés dessus. Qu’est-ce qu’il y a de plus profond que ce genre d’exercice ? Au départ, c’est quelque chose qui vient de vous. C’est comme d’aller chez le psy qui vous demande d’être raccord avec vous-même, et de sortir des choses qui viennent du plus profond de vous… Je me suis fait mon auto-psychanalyse. Et ce, toujours avec une oreille musicale qui me permet de filtrer tout cela et de me demander si cela me plaît ou pas.

« Fifty-Fifty » est un diptyque. Quand sortira le second volet ?
On ne sait pas encore. Il n’y a pas de date prévue pour l’instant. Pour l’instant, j’ai simplement envie de faire vivre le premier volume. Je ne veux pas me mettre de pression sur le volume 2.

Le concert au New Morning donnera-t-il l’occasion de célébrer cet album et votre belle année 2021 ?
Fifty-Fifty sera bien sûr au programme, mais ce sera aussi une célébration d’autres disques. Comme il y aura deux longs sets, je vais reprendre des morceaux que je n’ai pas joués depuis longtemps, extraits d’albums comme Omry (2009), Classical Faces (2004), Deep in a Dream (2007)… Ça rappellera des souvenirs à des gens qui me suivent depuis longtemps. Et ça me fera très plaisir.

Pierrick Pédron en concert à Paris
Jeudi 9 décembre 2021 au New Morning, 21h

Pierrick Pedron : saxophone alto, compositions
Carl-Henri Morisset : piano, co-ompositeur de certains titres
Florent Nisse : contrebasse
Élie Martin-Charrière : batterie

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