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« On a laissé orpheline toute une génération », 3e Œil se remet sur orbite

Quand on les voit dans l’ancien studio de Beat Bounce, ce studio fétiche de Jul et Soprano perdu dans une zone commerciale de
Marseille, à quelques encablures de l’autoroute, on a envie de paraphraser avec une pointe de nostalgie le célèbre gimmick des Guignols et de leur dire : « Putain, vingt ans. » En ce temps-là, 3e Œil sortait sans le savoir son dernier album à ce jour. Il n’y avait pas Instagram, Wejdene n’était même pas née et Emmanuel Macron avait seulement 23 ans. L’histoire ne dit pas si, comme beaucoup de jeunes de sa génération, le futur président de la République écoutait en boucle le groupe de
rap ​marseillais, dont les sons passaient sans cesse à la radio.

Un succès fulgurant, survenu notamment après que leur célèbre « La vie de rêve » a été choisi comme bande-son finale du phénoménal Taxi de Luc Besson. Du jour au lendemain ou presque, Boss One et Mombi, voient leurs titres caracoler en tête des ventes, juste derrière la troupe de Notre-Dame-de-Paris (ce qui, à l’époque, est vraiment synonyme de hype). Et les deux modestes Comoriens de la cité Félix-Pyat de Marseille se retrouvent happés dans un tourbillon de succès inattendu.

« Tout était disproportionné »

« On venait te chercher en bas de chez toi avec un chauffeur, se souvient Boss One. Tu avais un taxi qui venait tous les jours te chercher et t’amener à l’aéroport. Tu en avais un autre qui te récupérait à Roissy et qui te ramenait à la maison de disques. Et tu passais une semaine de promo sur Paris. Tout était disproportionné. Tellement sollicité que c’était complètement fou. »

Un jour simple spectateur d’un concert aux Comores, Boss One raconte, avec la même incrédulité qu’à l’époque, comment il a été obligé de quitter les lieux avant la fin, après avoir provoqué une véritable émeute. « C’est allé tellement vite en fait, hallucine encore aujourd’hui Mombi. On ne se rendait même pas compte. Tous les jours, c’était comme si ce n’était pas réel. C’était comme si c’était nous, sans être nous. »

« On s’est pris un mur »

Le groupe se retrouve signé chez Sony, mais des désaccords interviennent sur la direction artistique à donner à leur carrière. « La maison de disques nous disait suivre les artistes en vogue à ce moment-là, d’être dans cette tendance parce que c’est ce qui marchait, explique Boss One. C’était quelque part trahir un peu ce que nous, on était comme artiste. On n’allait plus chercher dans les tripes mais dans l’entertainement, dans l’envie de plaire. »

Le groupe se sépare de la célèbre maison de disque dans l’optique de monter son propre label, sans mesurer la complexité d’un tel projet. « C’est complètement bidon, parce qu’en vrai de vrai, c’est les maisons de disque qui ont tous les réseaux, poursuit Boss One. Ce n’est pas comme aujourd’hui, où tu peux déjà avoir une communauté, à travers les réseaux sociaux. Et on s’est pris un mur. »

« Un challenge fou »

Loin des médias, 3e Œil continue tout de même à monter de temps en temps sur scène… et s’étonne de constater que la ferveur de leur public reste intacte. « L’idée de revenir a émergé après les nombreuses dates de tournée qu’on a faites, confie Mombi. Le public était demandeur et un peu nostalgique de notre époque. » « C’est aussi lié à l’histoire de Marseille, estime Boss One. Il y a eu à Marseille trois groupes au moment de l’âge d’or du rap. Il y a eu IAM, la Fonky Family et 3e Œil. Et nous, on a laissé orpheline toute une génération. Et ils n’ont pas compris. »

Vingt ans après leur dernier album, 3e Œil a décidé de revenir sur le devant de la scène, en commençant par un EP de 5 titres intitulé Soldat dont la sortie a lieu ce vendredi. « Je ne le montre pas comme ça, mais ça met un peu la pression, sourit Mombi. C’est un challenge de fou. Revenir vingt ans après, il faut oser. Mais nous, on n’est pas normal ! »

Un feat avec Keny Arkana

Un EP qui se veut fidèle à l’identité du groupe, qui se revendique issu du rap conscient, à l’ancienne. N’allez pas croire qu’on s’assagit avec l’âge : à trois jours d’une élection régionale qui place le RN en favori, les deux rappeurs semblent toujours avoir la même rage. « Tellement la jeunesse d’aujourd’hui se fout de la politique, elle se reconnaît même plus dedans, soupir Mombi. Et il va y avoir les extrêmes qui vont passer. Ceux qui sont censés voter, les jeunes, ont des artistes pour parler de ça, sauf qu’ils ne le font pas non plus. Or, je pense qu’un artiste a des convictions et des idées à défendre. C’est trop facile de dire : “je m’enrichis avec une musique qui vient de la rue, mais pas débattre.” »

Un engagement dans leur musique qui a naturellement conduit le groupe à proposer un feat avec la célèbre rappeuse française Keny Arkana, sortie la semaine dernière. S’ensuivra un retour sur scène, qui débute par une participation aux côtés d’IAM au festival Le Jardin sonore de Vitrolles le 21 juillet… Avant un album ? « On te le dira pas, step by step », lance Boss One dans un sourire malicieux…

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