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« Nous sommes la France, on a un patrimoine fabuleux », estime Abd Al Malik

  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ce vendredi, l’artiste Abd Al Malik revient sur sa réalisation de Cités, la première série TikTok, autour du patrimoine et de la jeunesse.
  • «  La culture c’est le patrimoine, c’est un bien commun, c’est à nous tous, on peut tous y puiser, on se nourrit et on grandit de ça », explique-t-il notamment.

Poétiser les réseaux sociaux, voilà le nouveau défi que s’est lancé Abd Al Malik. Pour cela, l’artiste a écrit et réalisé Cités, la première série 100 %
TikTok (en partenariat avec Prime Video France), diffusée à partir de ce vendredi sur le réseau social. Au fil de douze courts épisodes d’une minute environ, la série met en lumière les nombreuses connexions entre le patrimoine culturel français, Albert Camus, George Sand ou encore Paul Eluard, et la jeunesse.

On y suit les pérégrinations d’une bande d’amis (toutes et tous castés sur TikTok), bercés et inspirés au quotidien par les grands auteurs et autrices, en banlieue, dans des centres-villes ou en milieu rural. « Les gens se mélangent donc il y a des passerelles. Quand je parle des quartiers populaires, des miens, je parle des gens des cités mais aussi de ceux qu’on stigmatise parce qu’ils viennent des villages, a expliqué Abd Al Malik à 20 Minutes. Eux non plus n’ont pas de lieux de culture. Je parle aussi de ceux qui vivent en centre-ville, mais ont l’impression que certains endroits comme l’opéra ou le théâtre ne sont pas faits pour eux, alors qu’ils vivent à côté. La culture c’est le patrimoine, c’est un bien commun, c’est à nous tous, on peut tous y puiser, on se nourrit et on grandit de ça. »

Résonances contemporaines, lien entre poètes d’autrefois et rappeurs d’aujourd’hui… A l’occasion de la sortie de cette première série, l’artiste a répondu aux questions de 20 Minutes.

Comment est né ce projet de mini-série pour TikTok ?

Ils sont venus me voir avec l’idée de raconter une histoire via TikTok, mais ce n’était pas si clair. J’aime beaucoup les « figures imposées », artistiquement on peut s’épanouir beaucoup plus quand il y a des bornes : on est obligés de se dépasser. Je me suis dit que ce serait hyper intéressant de pouvoir faire une série avec le propre langage de ce réseau social. Je me considère comme un lanceur de passerelle, un homme pont. Dans les quartiers populaires où j’ai grandi, et partout, les rues portent les noms de grandes figures de l’histoire ou de la littérature. On est submergé par la culture, au sens positif du terme. Je me suis dit qu’il serait intéressant, par exemple, de mettre la rue Paul-Eluard en lien avec des gamins en train de freestyler. Il était un poète, et les poètes d’aujourd’hui sont les rappeurs. Rapper Paul Eluard, c’est comme si Paul Eluard écrivait son poème et le faisait lire à un confrère poète. L’idée est donc d’adapter, de mettre en lien comme ça.

En résumé, il s’agit de montrer que ce patrimoine culturel se marie à une culture dite « urbaine », celle du tag, du rap, de la danse hip-hop et que ces cultures qu’on oppose parfois sont loin d’être incompatibles ?

Ce que vous dites, ce sont des mots. Les cultures « urbaines », on les appelait autrement hier et demain on leur donnera un autre nom. Ce qui est important est de dire ce qu’il y a derrière ces mots. Parfois on a des clichés, des stéréotypes, on est formaté et on n’arrive pas à mettre en lien ce qui est pourtant évident. C’est à nous d’essayer de changer de perspective. Au lieu de regarder la forme extérieure, regardez l’humanité qui est en écho avec votre propre humanité. J’ai autant appris en écoutant IAM et NTM à la fin des années 1980, qu’en lisant Albert Camus ou Victor Hugo. Je vois des correspondances évidentes entre Baudelaire et des rappeurs. Si j’y arrive, c’est parce qu’au départ, ma culture, celle du hip-hop, est celle du sample et de l’échantillon. On prend quelque chose et on le rend hip-hop. Notre fonction d’artiste est de faire prendre du recul. Et quand on prend ce recul on se rend compte que ce n’est pas le chaos, mais l’harmonie. In fine, c’est juste de la transmission, ce que les enseignants ont fait avec moi, des artistes, des auteurs, des philosophes…

C’est une façon de redonner le goût de cette culture française aux jeunes souvent accusés de la délaisser ?

On veut nous faire croire qu’on est né avec un bouquin dans les mains et que c’est naturel. Mais non, il doit y avoir des pédagogues – pas uniquement des enseignants. Je ne veux pas me la jouer prof, c’est juste que la littérature et la poésie m’ont sauvé la vie. S’il n’y avait pas ça, je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Je me dis que si ça a marché pour moi ça peut marcher pour d’autres. Je ne fais que transmettre. Au lieu de dire « Les jeunes ne lisent plus », il faut se demander ce que l’on fait pour qu’ils s’intéressent à la lecture. On n’a pas besoin d’être un spécialiste de la culture ou de travailler dans des institutions culturelles : l’une des personnes qui a donné le plus envie à Camus de lire, c’est un de ses oncles boucher.

Les saynètes font le pont entre le patrimoine littéraire français et la jeunesse d’aujourd’hui. Vous montrez ainsi qu’ils ont une résonance contemporaine…

Ils l’auront toujours parce que ce sont des êtres humains. Ils ont vécu avec les habits de leur époque, mais ce qui nous intéresse, ce n’est pas la forme, c’est le fond. Ces grands artistes ne seront jamais démodés. C’est à nous d’effacer les interférences liées à la forme, par exemple un langage trop daté. On utilise juste différents médiums pour que l’on comprenne de quoi il est question. Aujourd’hui, on a une vision superficielle des choses, on se dit « Je ne comprends pas, donc ça ne me parle pas ». Alors qu’il faut d’abord décrypter pour savoir si une œuvre nous « parle » ou non. Il y a un travail à faire au préalable et c’est ce que j’essaye de faire en tant qu’artiste.

Malgré tout, il y a une réalité : les enjeux d’éducation, de moyens et d’accessibilité sont inégaux en fonction de là où l’on naît ou de là où l’on vit…

On vit aussi dans une époque de l’instrumentalisation, de jeux de pouvoir. En réalité, il y a certaines personnes qui utilisent la culture pour se positionner en tant qu’élite ou pour laisser certaines personnes dans leurs modèles de réflexion, fermés, afin de justifier leurs positions d’élite. Mon travail, en toute humilité, est de faire de l’élitisme pour tous. Pour moi, c’est éminemment démocratique, éminemment citoyen.

En préambule de votre série apparaît cette phrase : « Jeunesse, la culture vous rassemble ». Selon vous, la jeunesse française a besoin d’être unie, réunie, plus que jamais ?

Pour moi elle l’est déjà. On dit que la jeunesse est déconnectée mais c’est faux, elle est hyper concernée par la problématique écologique, sur ce qu’est la justice, sur les problèmes des violences policières, les questions de genre, etc. La jeunesse du 21e siècle c’est une jeunesse engagée ! Quand je dis « Jeunesse, la culture nous rassemble », ça veut dire que l’engagement est une chose, mais que penser à fédérer, à être ensemble, à faire communauté, c’est un pas en plus. L’idée universelle de la culture c’est ça, ça va au-delà du fait d’être homme, femme, jeune, vieux, vert, jaune, noir, qu’importe. Ça parle à notre humaine condition.

Votre projet s’adresse en priorité aux jeunes ?

Je pars du principe que, quand une chose est bien, elle transcende les cibles. Finalement, il ne s’agit que de prendre l’appli : si ça te plaît, tu la gardes, sinon, tu l’enlèves. Mon travail consiste à proposer de la culture avec des modes de compréhension en strates. Tu peux juste regarder le truc et kiffer ! C’est une petite histoire, c’est beau, ce sont des jeunes, et ça suffit. Si tu veux aller plus loin, il y a des choses en lien avec les différents auteurs. Si tu veux aller encore plus loin il y a un sous-texte sur notre époque. Et c’est ça qui m’intéresse.

C’est aussi une manière de faire le pont entre les différentes générations, d’arrêter d’opposer jeunesse et « boomers » à coups de clivages culturels ?

Le lien générationnel est fondamental. La jeunesse c’est merveilleux mais la jeunesse sans la sagesse des gens qui ont de l’expérience, ça ne fonctionne pas, et inversement. On a besoin des uns les autres, on est complémentaire, et le lien générationnel fait aussi partie de cette démarche en termes de transmission. Il y a aussi ce que j’ai fait par rapport à la police. Quand on parle de la police, ces derniers temps on en parle beaucoup négativement. Dans tous les groupes il y a des brebis galeuses. C’est important de pointer les injustices et de lutter contre toutes leurs formes, mais il est important de ne pas généraliser. Ce que nous apprend la culture c’est ça, l’importance de la complexité, de relativiser, de ne pas généraliser et ne pas caricaturer.

Pour cette série vous avez pioché parmi des écrits et des artistes que vous appréciez particulièrement ?

Que j’apprécie et que je voulais mettre en lumière dans ce cadre. Par exemple, Camus est une figure importante par rapport à l’éducation. Il a grandi dans l’équivalent d’une cité, d’un quartier populaire. Lui-même dit qu’il a été arraché de la misère par la culture. J’ai un Panthéon large d’artistes, d’auteurs et d’autrices que j’aime, c’était assez facile. Et nous sommes la France : on a un patrimoine fabuleux ! Il s’agit aussi de mettre la lumière, en toute humilité, notre patrimoine en termes de littérature, de poésie. Quand je dis que les Baudelaire d’aujourd’hui sont les rappeurs, je voulais le montrer.

Vous mettez en particulier en lumière la journaliste et autrice Isabelle Eberhardt, moins connue que d’autres. Que représente-t-elle pour vous ?

Je trouve qu’elle est en phase avec les questions qu’on se pose dans notre société. Elle est une femme, qui a vécu dans un monde d’hommes et y a trouvé sa place, une femme qui a embrassé l’Islam et vécu en terre d’Islam. Et puis elle est une vraie figure de la culture française et européenne, en amitiés avec d’autres cultures, d’Orient, d’Afrique… Je trouve ça fabuleux. Ce sont des figures importantes et majeures et on peut toujours continuer à découvrir. La culture est comme un trésor. Plus on y puise, plus il augmente.

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