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“Mon binôme de bureau me manque”

  • La nostalgie des bons moments
  • L’appartenance au collectif
  • Des effets sur la motivation
  • L’importance de la communication
  • Des conséquences sur les relations ?
  • Un seul être vous manque et…

Même si Melody est loin de mes yeux, elle ne l’est pas de mon cœur !”, confie Aurélie, comme un cri d’amour. Comme de nombreux salariés à travers le monde, ces deux collègues forment, au quotidien, un véritable duo. Mais pandémie oblige, elles doivent désormais travailler à distance. 

Pour de nombreux salariés – dont Aurélie et Mélody donc -, la crise sanitaire est venue tout chambouler. En 2014, selon une étude réalisée par OpinionWay, 93 % des Français considéraient que l’entreprise est un lieu où l’on se fait des amis, et que cette amitié contribue à construire une bonne ambiance générale au travail. On se doute donc que la généralisation du travail à distance a eu des conséquences importantes sur la vie sociale et le bien-être des salariés. 

La nostalgie des bons moments 

Le goût de la séparation est amer. On le sait, avec le télétravail, les journées ne sont plus ce qu’elles étaient. “Elle m’incite souvent à faire de nouveaux projets, à mettre les talents que je peux avoir à profit. Ces moments me manquent”, déplore Aurélie quand elle pense à ses journées “d’avant”, aux côtés de sa binôme rencontrée il y a deux ans. 

En temps normal, les deux femmes rythment leur quotidien en riant, tout simplement. “Il ne faut surtout pas nous mettre à côté ou en face l’une de l’autre lors de réunions, sinon c’est la catastrophe assurée. De l’extérieur, on doit nous identifier comme des “perturbatrices”. Si nous avions été à l’école ensemble, aucun prof ne nous aurait laissé nous asseoir ensemble !”, s’amuse la jeune femme de 34 ans. 

Sébastien, 50 ans, se remémore lui-aussi les fous rires passés avec son collègue Arnaud, qu’il considère “comme un frère”. Désormais confiné seul chez lui, les matinées sont bien plus moroses. “Quand je me lève le matin, je prends mon café et il n’y a personne. Habituellement, quand j’arrive au bureau on discute, on échange”, regrette-t-il. Même son de cloche chez Jane, 25 ans. Elle avait fait la rencontre de son collègue Gaston il y a un peu plus d’un an, et leur amitié était alors apparue comme une évidence. “Nos discussions, le fait que l’on se raconte nos vies entre deux tâches au bureau, et les fous rires que l’on peut avoir pendant le travail. C’est ce qui apporte un peu plus de fun au quotidien”, raconte-t-elle. 

L’appartenance au collectif 

Pour Sébastien Hof*, psychologue et psychothérapeuthe à Besançon, se créer des relations au sein du milieu professionnel comporte de réels avantages pour la santé mentale. “Lorsqu’il y a des relations positives dans le cadre du travail, cela permet de venir travailler avec plaisir, et de partager tout un tas d’éléments ayant trait au travail, ou pas. C’est plutôt bénéfique pour la santé mentale, mais ça l’est aussi pour la performance de l’individu dans le cadre de la réalisation de son travail”, explique l’expert.  

Faire partie d’un collectif apporte également une forme de protection, car les personnes peuvent partager leurs difficultés et trouver des solutions ensemble. Cela entraîne alors le sentiment d’être compris et entendu, ce qui est très bénéfique dans le travail, et dans la vie en général. 

Des effets sur la motivation 

Au-delà du simple manque, l’éloignement semble avoir un effet direct sur la motivation. “Je travaille beaucoup moins en télétravail. J’ai besoin d’être entouré pour travailler, sinon je m’ennuie très rapidement. Quand on est bien dans sa peau et qu’on passe des bons moments au travail, on est beaucoup plus productif”, assure Sébastien. Pour Jane aussi, les journées passées sans son collègue sont plus moroses, surtout dans l’après-midi. “J’ai pour habitude de me concentrer beaucoup plus le matin pour bien avancer sur mes missions, mais les après-midis sont un peu plus longs quand je travaille seule chez moi”, raconte-t-elle.

Pour Sébastien Hof, ce lien de causalité ne fait aucun doute. Le fait d’être en contact avec les autres a une influence réelle sur la motivation, car cela permet de partager des éléments, de voir des évolutions et des résultats positifs. Cela donne par ailleurs l’occasion d’être reconnu par ses pairs comme faisant partie d’un collectif. Cette forme de reconnaissance est, pour notre spécialiste, essentielle pour favoriser la motivation des gens dans le travail. “Si l’on met des hommes et des femmes sur des postes de travail, c’est qu’on va chercher quasiment ce qu’il y a de plus humain en eux. On vient chercher deux choses : la première, c’est une faculté d’adaptation énorme de l’humain que le robot n’a pas. L’humain va chercher de l’aide chez les autres pour trouver des solutions qu’il n’a pas trouvé tout seul.” 

L’importance de la communication

Heureusement, pour nos témoins et pour tous les autres salariés, le fait d’être éloignés physiquement ne signifie pas “rompre tout contact”. Merci la technologie. “Nous communiquons par WhatsApp toute la journée. Beaucoup à l’écrit, mais aussi par notes vocales. Le matin, il nous arrive de nous chanter une petite chanson pour se dire ‘bonjour’. On peut tout aussi bien débriefer sur une série ou un film. Et puis, quand l’une de nous a un “coup de mou”, par rapport au travail, on s’écoute et on se soutient”, rapporte Aurélie. 

De leur côté, Jane et son acolyte se sont également adaptés. “Nous essayons de prendre nos pauses en même temps pour se faire un visio à l’occasion. Et au lieu de se raconter nos soirées le lendemain matin, on se les partage sur WhatsApp. Nous travaillons également avec Slack, ce qui nous permet de garder le contact pro et perso sans être obligés de devoir changer de réseau, ça facilite les échanges”, indique-t-elle. Sébastien, quant à lui, peu à l’aise en visio, privilégie le téléphone “plus intimiste”. 

Selon notre spécialiste, peu importe l’outil, pourvu qu’on garde un contact régulier. Et plus il est réel et synchrone, mieux c’est. “La visio est beaucoup mieux que la téléphonie, et la téléphonie sera toujours mieux que toutes les formes écrites que l’on peut avoir, c’est à dire par le biais des réseaux sociaux, des sms ou des mails”, affirme Sébastien Hof. 

Des conséquences sur les relations ?

Soit. Mais cet l’éloignement auquel nous sommes contraints, aura-t-il des conséquences sur ces belles relations que nous ont comptés nos témoins ? A priori, non. Si ce n’est les rendre plus fortes encore. “Même si on échange moins que si on était au bureau, le télétravail ne change rien”, annonce Aurélie. 

Pour Jane, la distance a permis de renforcer les liens avec son collègue. “Quand on s’est retrouvé après le premier confinement, j’ai eu la sensation que nous nous étions rapprochés, sans doute parce que cela faisait trop longtemps que l’on ne s’était pas vus”. Au point de vouloir ’instaurer un télétravail même sans pandémie ? N’exagérons pas ! “Il faut que cela reste ponctuel et ne pas instaurer le 100% télétravail hors pandémie, car les rapports humains se dégradent souvent avec la distance et je souhaite éviter ça”, ajoute-t-elle. 

Un seul être vous manque et…

Du point de vue de l’expert, la pandémie et le travail à distance ont certainement pu aider certaines personnes à prendre conscience de l’importance d’une relation dans leurs vies. “Objectivement, si on enlève la partie sommeil nécessaire, on peut dire qu’on passe plus de temps avec nos collègues qu’avec nos conjoints !”, analyse-t-il. Avant d’ajouter, “quand on décide le confinement, parfois du jour au lendemain, il y a le côté abrupte de la séparation entre les gens. De ce fait, on subit une situation où il n’y a plus ce contact présent. Avec l’absence de contact, on s’aperçoit finalement qu’il y a certaines personnes avec qui on était à l’aise et plutôt contents d’être en contact.” 

Il alerte enfin sur les dangers de l’isolement contraint, que ce soit loin de son binôme de bureau avéré, ou plus généralement de ses collègues. “Parce que les liens ont été rompus par le confinement, ce sont des symptômes dépressifs qui naissent, c’est à dire la perte d’envie, d’énergie, le fait d’avoir une humeur négative qui est engendrée par cette situation”, décrypte notre psychologue. “Et cette solitude crée des pathologies, ou renforce des pathologies existantes”, poursuit-il. 

Soit. On l’aura compris, les coeurs d’Aurélie, Jane et de Sébastien sont malmenés par le travail à distance et le manque de leur collègue préféré. Des témoignages qui font sans doute écho à de nombreuses situations… Cette période, aussi unique et incertaine soit elle, aura au moins eu le mérite de nous faire prendre conscience de l’importance de ces amitiés professionnelles (et au-delà) dans nos vies.

*Sébastien Hof, psychologue et psychothérapeuthe à Besançon

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