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Les bâtiments et logements ont-ils un genre ?

  • « L’architecture égalitaire » commence tout juste à se développer en France, visant à prendre en compte les besoins spécifiques des femmes et des hommes, sans pour autant les enfermer dans des rôles immuables.
  • Pour l’instant la démarche est balbutiante : à Villiers-le-Bel le premier projet pensé en fonction de critères de genre est en cours de réalisation.
  • Mais des initiatives ont intégré cette vision de manière empirique, comme à Strasbourg, au « LieuCommun ».
     

On le sait depuis quelques années déjà, et de nombreuses recherches l’ont montré : l’espace public est fait pour les hommes. Quasiment toutes les femmes ont subi des
agressions sexistes dans les transports, les terrains multisports sont fréquentés à 100 % par des garçons, les skateparks à 95 %. Les terrasses de café dans certains endroits sont exclusivement masculines. Mais quid des bâtiments eux-mêmes ? De l’architecture ? Dans le cadre des Journées nationales de l’architecture, du 16 au 18 octobre, dont 20 Minutes est partenaire, nous nous sommes posé la question.

Ce qu’on appelle « l’architecture égalitaire » est une démarche balbutiante, mais qui connaît déjà quelques réalités tangibles. Concrètement, de quoi s’agit-il ? Quelques pionniers et surtout pionnières la pratiquent en France, parmi lesquels le bureau d’études Genre et Ville. Co-fondé par l’anthropologue urbaine Chris Blache, Genre et Ville mène des travaux pour la ville de Villiers-le-Bel depuis 2013, et a édité un guide pour « Garantir l’égalité dans les logements ».

Quelques principes

Pour qu’un logement ait autant de chances d’être occupé par une femme que par un homme, il faut qu’il ne soit pas trop cher et peu consommateur d’énergie. Tout simplement parce que les femmes ont moins de revenus que les hommes : près d’un tiers des femmes travaille à temps partiel et l’écart de salaire reste de 18 %. Créer des cuisines collectives, pour permettre aux femmes de partager des repas et d’en réduire le coût, est une autre solution, qui permet aussi de s’attaquer aux stéréotypes : la cuisine n’est plus l’espace de « la » femme, mais du groupe.

Deuxième priorité : créer des bâtiments les moins anxiogènes possibles, en travaillant les transparences : éviter les halls d’entrée occultés, les parkings clos, créer des trappes de lumière, favoriser les coursives extérieures plutôt que les longs couloirs intérieurs. « Travailler ces espaces pour voir et être vu, entendre ou être entendu », résume Chris Blache.

Au LieuCommun, à Strasbourg, le local à vélo n'est pas en sos-sol, mais dehors, à l'extérieur, et éclairé par de la lumière naturelle.

Une « pièce à soi »

Pour que les femmes puissent également se construire, il faut « favoriser une “pièce à soi” », dit aussi Chris Blache, en reprenant l’expression de l’écrivaine icône du féminisme, Virginia Woolf. Quand elles sont sollicitées en permanence par les enfants ou le conjoint, les femmes ne trouvent plus refuge dans leur salon, où la télévision est allumée, où les marmots jouent. Nombreuses étaient les femmes pendant le confinement qui déclaraient s’enfermer « dans leur salle de bains » pour être tranquilles.

Parfois, face aux demandes sexuelles insistantes du mari, telles qu’exposées par le sociologue Jean-Claude Kaufmann, elles ne trouvent même plus ce refuge dans leur chambre. « Le logement fonctionnel classique et familial nie tout espace privé aux femmes », constate le guide, qui suggère de créer des cloisons mobiles ou des placards pivotant.

Enfin, faciliter les échanges entre voisins et voisines permet de créer une forme de « coveillance », utile aux nombreuses mères ayant seule la garde des enfants (elles forment 80 % des familles monoparentales). Des liens qui aideront à trouver du soutien en cas de besoin. L’architecture mettra alors l’accent sur des rez-de-chaussée avec de grands espaces, des paliers larges accueillant des bancs, et l’introduction d’une pièce collective dans le bâtiment pouvant servir de lieu de réunion de et garde d’enfants.

Photo d'un bâtiment à Bordeaux, quartier Le Grand Parc.

Des démarches empiriques

Pour le moment, aucun projet avec une vision de « genre » clairement pensée et affirmée comme telle n’est sorti de terre en France (le projet de Villiers-le-Bel sera le premier en France, selon Chris Blache). Mais des agences urbaines ont avancé en ce sens, parfois de façon empirique, sans forcément théoriser leur approche.

Et sans surtout l’expliciter auprès des promoteurs immobiliers, de peur de se faire retoquer… « La question des démarches de genre peut être mal perçue en France, l’immobilier c’est un monde d’hommes », lâche Thomas Hughen, gérant de la Scop Archi-Éthic.

Le LieuCommun à Strasbourg

A Strasbourg, son agence s’est aperçue que l’immeuble qui lui était confié, le LieuCommun, allait être occupé pour moitié par des familles monoparentales. Des femmes donc, surtout, qui, pour plus d’un tiers d’entre elles, disposent de revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Au LieuCommun, les locataires se chargent de l’entretien de l’immeuble. Résultat : loyer a baissé de 15 %.

Dans les logements, l’entrée distribue tout de suite une grande chambre autonome ; les chambres d’enfant sont bien séparées, au fond du logement, donnant sur le séjour. Le bâtiment est aussi doté d’un local, avec une cuisine, une buanderie et une chambre d’ami collectives.

Le local collectif du LieuCommun, à Strasbourg.

Les 15 logements sont chacun desservis par un grand palier, éclairé, avec des fenêtres, qui peut devenir « un vrai lieu de vie avec des tables et des chaises », explique Thomas Hughen. Dans un autre logement, à Montreuil, les paliers sont équipés de rangements et de banquettes. Les locataires peuvent se déchausser en dehors de chez eux : « Le dehors et le dedans deviennent moins clairs. »

Photo d’illustration d’un palier avec une fenêtre.

A Villiers-le-Bel, dans le futur logement auquel travaille aussi Archi-Éthic, les caves seront à l’étage, et non en sous-sol, pour qu’elles soient moins hostiles. Les logements seront en « trame neutre » : chaque pièce aura la même taille, entre 14 et 16 mètres carrés, modulables, deux pièces pouvant être regroupées pour faire un salon, une pièce pouvant devenir un bureau aisément, puis une chambre, etc. De quoi se créer une « pièce à soi » plus facilement.

« On ne peut pas appliquer un standard »

Pour Anne Labroille, architecte et urbaniste, cofondatrice de l’association Mouvement pour l’Equité dans la Maitrise d’Œuvre (MéMo), qui promeut l’égalité au sein de la profession, la démarche de genre a ceci de particulier qu’elle essaie de partir encore plus des usages. Les architectes le font dans une certaine mesure, mais ne pensent cependant pas toujours que les usages des femmes et des hommes peuvent être différents.

Anne Labroille a conçu le projet de Cité audacieuse, « premier lieu dédié au rayonnement des droits des femmes et de l’égalité entre les femmes et les hommes en France », en y apportant des toilettes mixtes, ce qui permet aux personnes queer de se sentir plus à l’aise et permet aux femmes, nombreuses en cette bâtisse, et qui ont d’avantage besoin de ces lieux que les hommes, d’avoir plus de cabines. « Prendre en compte la question des femmes c’est dire : on n’est pas tous pareils, on ne peut pas appliquer un standard », confirme Thomas Hughen.

Frauen-Werk-Stadt, cité pionnière

D’autres pays sont beaucoup plus en pointe que la France sur cette question. C’est le cas de l’Autriche, et de la ville de Vienne, où a fleuri dans les années 1990 le projet Frauen-Werk-Stadt (littéralement « femmes – travail – ville »), le plus large projet de logements en Europe réalisé par des femmes, avec les lunettes du genre.

L’idée a germé après que l’urbaniste Eva Kail a pris la tête du bureau des femmes à la mairie de Vienne en 1992. Très vite, les jurys qui examinent les projets urbains deviennent paritaires, et comprennent des expertes et experts en question de genre. A ce jour, 1.500 projets ont été examinés en prenant en compte des critères de genre, selon Eva Kail, contactée par 20 Minutes. Dans un livre qu’elle prépare, la spécialiste explique avoir voulu prendre en compte dans l’architecture des lieux la réalité du travail domestique, non-payé et invisible.

Un groupe de travail sur l’égalité au ministère

En France, la démarche est encore balbutiante, mais les choses pourraient changer. Un groupe de travail a été constitué au ministère de la Culture, sous l’égide d’Agnès Saal, haute fonctionnaire à l’égalité et à la diversité au ministère de la Culture. Ce groupe s’intéresse prioritairement aux questions d’égalité de revenus et de postes entre femmes et hommes architectes et d’accès aux prix les plus prestigieux. Le Grand prix national de l’architecture décerné depuis 1975 n’a par exemple jamais récompensé de femme pour son seul travail (deux fois en duo avec des hommes). 8 % des agences d’architectes seulement sont dirigées par des femmes.

Le groupe de travail devrait remettre en décembre des propositions à la ministre de la Culture, sans pour l’instant d’initiative sur la question de l’architecture et des logements égalitaires. Si la haute fonctionnaire juge qu’il est peut-être un peu « tôt » pour aborder cette question, elle n’exclut pas qu’elle s’invite dans les débats d’ici à la remise de ses propositions. Elle juge aussi qu’il s’agit d’un « sujet controversé avec des positions radicalement différentes », y compris au sein des femmes architectes.

« Peu de prise de conscience du secteur »

Odile Decq, qui fait partie de ce groupe de travail, récuse par exemple l’idée de bâtiments prenant en compte le genre : « On n’a pas fait des villes “pour les hommes”, on a fait des villes qui ne prenaient pas en compte les problèmes d’insécurité que des humains avaient. Et je ne crois pas qu’on ait fait des bâtiments que pour les hommes. Les architectes travaillent pour les humains en général, c’est absurde de penser comme ça. Je refuse de catégoriser. »

Pour Chris Blache, il y a « très peu de prise de conscience du secteur ». Les cours sur les questions de genre sont par exemple actuellement inexistants, ou à la marge, dans la plupart des écoles d’architecture. Anne Labroille, de Memo, dont l’un des objectifs est précisément de sensibiliser les architectes à cette question, juge que « pour l’instant, la plupart ne voient pas le sujet. Ils ne comprennent pas le problème, car on apprend en tant qu’architecte à travailler pour tout le monde, c’est-à-dire pour aucun genre en particulier. C’est une vision faussement universaliste, dans un contexte patriarcal où il y a fallu gommer ces sujets pour se faire une place ».

La cofondatrice de Mémo se souvient d’avoir elle-même été agacée il y a 20 ans par la façon dont cette question avait été abordée, quand on lui exposait les particularités des bâtiments faits par des femmes, « plus colorés » : « Je fais partie de cette génération qui n’entendait pas la question parce qu’elle était mal posée. Il a fallu du temps pour assumer que j’étais une femme architecte. » Ce temps viendra peut-être un jour pour toutes les autres.

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