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Edgar Morin : "Les combats féministes doivent être remis au cœur des grandes questions de société"

La scène se passe au début de l’été dans le club de boxe que fréquente Ali Baddou, l’animateur de C l’hebdo sur France 5, agrégé de philosophie : “J’arrive dans la salle, raconte-t-il, et tout de suite des jeunes de 20 ans m’interpellent : ‘On a vu Edgar Morin dans ton émission ! Il est génial !'” Une réaction emblématique de ce que suscite chez les jeunes générations le sociologue et philosophe français, 99 ans.

Mais pourquoi cet intellectuel, penseur de la complexité limpide et éclairante, écolo avant l’heure et sage sans posture, bénéficie-t-il d’une telle et inédite popularité transgénérationnelle ? “Parce que c’est un jeune homme de presque 100 ans, souligne encore Ali Baddou, qui le connaît bien. Il a une pulsion vitale géniale, une curiosité intellectuelle qui ne s’est jamais tarie. Il plaît aux jeunes parce qu’il est émancipé de toutes les idéologies et parle mieux que personne du monde moderne. Aujourd’hui, il décrypte la crise du coronavirus. Dans les années 60, au travers de ses travaux sur la rumeur, sur les stars et Hollywood, il annonçait avec une intuition formidable ce que l’on voit aujourd’hui avec les réseaux sociaux. C’est sidéral : un type presque centenaire qui parle d’avenir ! Edgar Morin est un remède merveilleux à la mélancolie.”

Edgar Morin, philosophe quasi-centenaire et idole des jeunes

C’est aussi le parcours personnel de ce penseur du positif sans angélisme et de la pop philosophie qui, pour Alexandre Lacroix, directeur de Philosophie magazine, explique l’audience et la renommée d’Edgar Morin : “Il est le dernier de nos intellectuels, après la disparition de Jorge Semprún et de Stéphane Hessel, à faire le lien direct entre la Seconde Guerre mondiale et les combats politiques contemporains, l’écologie, la lutte pour les projets sociaux, la culture populaire et la lutte antifasciste, lui qui s’est engagé dans la Résistance à 20 ans et aux côtés des Républicains espagnols. Ses engagements et combats ont un vrai poids moral, il n’est pas dans l’opportunisme du converti tardif. Et cela, c’est très fort pour les jeunes générations.”

Il plaît aux jeunes parce qu’il est émancipé de toutes les idéologies et parle mieux que personne du monde moderne

Très fort, comme le récit personnel de sa vie et les pistes pour le “monde d’après” qu’il expose dans son récent livre Changeons de voie, les leçons du coronavirus*, coécrit avec sa compagne, la sociologue et urbaniste Sabah Abouessalam.

Rencontre avec un jeune homme de 99 ans au charme fou, à l’intelligence généreuse et à l’énergie communicative.

Marie Claire : La survenue du Covid-19 vous a inspiré Changeons de voie, formidable concentré d’espoir et de pistes pour la « vie d’après ». Ces désirs de changements et de nouvelles solidarités vont-ils s’inscrire dans la durée selon vous ?

Edgar Morin : Bien avant l’apparition du virus, la France comptait déjà un très grand nombre d’associations solidaires. Je crois que ce bouillonnement d’initiatives et d’actions devrait perdurer, et même croître. Toutes ces prises de conscience sont apparues à la lumière des carences hospitalières mises en évidence par l’épidémie.

Premièrement, on a réalisé que le système politico-économique avait fait des économies injustifiables sur le fonctionnement et les équipements des hôpitaux, ainsi que sur les soignants, donc sur cette réalité fondamentale qu’est la santé.

Deuxièmement, on s’est rendu compte que la politique des flux tendus et des délocalisations rendait les médicaments nécessaires très loin de notre portée. Nous avons eu aussi une crise au sommet de l’État. L’administration s’est montrée très incohérente. Les services ne communiquaient pas, trop de compartimentation, de bureaucratie, et même de langage bureaucratique incompréhensible pour n’importe quel citoyen. Dans le domaine de la santé ou encore de l’écologie, on a pris conscience que les sommets de cette bureaucratie étaient parasités par des intérêts économiques puissants qui font du tort aux citoyens. D’où cette nécessité de débureaucratiser l’État.

Le changement ne passera donc que par l’action citoyenne ?

La crise ne peut aider à la prise de conscience que s’il y a une convergence de mouvements populaires et associatifs. Mais il faut qu’il y ait une organisation. Je ne dis pas un parti, je crois que cette formule est vieillotte. Il faut un rassemblement avec une pensée et une idée.

Comment fonctionnerait ce “rassemblement” que vous préconisez ?

Il y a une autre voie, politique et économique, à emprunter. Une voie écologique en faveur des énergies propres, de la détoxification des villes par le biais de grands travaux de parking et de piétonnisation, mais aussi de détoxification des campagnes qui, de fait, entraînerait une détoxification de notre alimentation et de notre santé en faisant reculer l’agriculture industrielle. Tout cela donnerait des emplois et on repeuplerait les zones rurales.

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La vague écologiste aux élections municipales a dû vous enthousiasmer !

C’est un événement très positif. Cela va permettre d’assainir les villes, de faire une autre politique de logement, plus populaire. Ce serait merveilleux que cela réinvente toute une convivialité. Il faut créer une nouvelle politique qui intégrerait le souci du bien-vivre. Les Sud-Américains appellent cela le “Buen vivir”, c’est-à-dire tout autre chose que le bien-être matériel avec cinq télés et trois voitures !

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Il est temps de réformer nos vies, insistez-vous dans votre ouvrage. Comment ?

Nous sommes intoxiqué·es par un mode de vie accéléré, chronométré, asservi·es à des contraintes imbéciles. On peut devenir un bouddhiste zen, certes, au niveau personnel cela peut réussir. Mais vous ne changez rien au monde et à la société. Alors qu’est-ce qui peut faire le lien entre le Je et le collectif ? La solidarité et la responsabilité, bases de toute société. Dès que vous vous sentez solidaire, vous vous sentez responsable et inversement.

Nous sommes intoxiqué·es par un mode de vie accéléré, chronométré, asservi·es à des contraintes imbéciles.

Bien sûr, dans notre société comme dans le monde animal, il y a aussi des conflits. On ne va pas les éliminer, il y a d’ailleurs des compétitions utiles, mais l’important est que les solidarités soient les plus fortes. Or celles-ci, anciennes et traditionnelles, liées à la grande famille, aux villages, aux relations personnelles, au travail, se sont dégradées et endormies. Elles se sont un peu réveillées lors de la catastrophe du coronavirus, elles sont donc capables de se ranimer !

Si vous voulez une société qui ne soit pas liée par le ciment du pouvoir ou de la terreur, chacun doit se sentir membre de cette communauté. On doit remettre la solidarité au cœur du programme politique. C’est pour cela que je propose de créer des maisons de la solidarité dans les quartiers, pour toutes les détresses que le Samu ne prend pas en compte. Je suis aussi pour un service civique des jeunes car dès qu’on rend service aux autres, on est heureux et on se rend aussi service à soi-même.

Quand j’étais dans la Résistance, je pouvais avoir mille périls, j’étais bien dans ma peau. Dans chaque être humain, il y a deux “logiciels” : le Je égocentrique, qui est vital pour se nourrir, se défendre. Et celui du Toi et du Nous. L’enfant qui naît a besoin d’amour, d’être bercé. Puis, dans la vie, on a besoin d’une sœur, d’un frère, d’une mère, d’un compagnon ou d’une compagne. Les rapports d’amour, d’amitié, de fraternité, c’est ce qui donne un sens à la vie.

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Dans ce monde si troublé, pensez-vous que le balancier puisse pencher vers le positif ?

Je le pense. Mais je suis conscient des périls, car avant le coronavirus, ce n’était pas la sérénité merveilleuse ! Après l’épidémie, les mêmes dangers, comme l’oppression économique néolibérale, les menaces sur les droits sociaux comme la retraite, l’arrivée au pouvoir de dictateurs y compris en Europe, existeront. Nous aurons des luttes politiques et il faut éviter que celles-ci ne prennent un caractère d’affrontements sanglants. Il faudra avoir beaucoup d’intelligence et des leaders politiques à la hauteur. Mais je dis que l’avenir n’est pas joué et que le pire n’est pas sûr.

On doit remettre la solidarité au cœur du programme politique.

Quelle est la clé pour faire face au pire quand il arrive ?

Le courage. Individuel et porté par un élan collectif. André Malraux, qui était ma bible, disait : “Le courage est une affaire d’organisation.” Et c’est vrai. Quand j’ai fait mes premiers pas de clandestin pour faire des choses interdites pendant la guerre, comme transporter des valises bourrées de documents de la Résistance, j’avais un peu peur. Puis les choses qui me faisaient peur ont cessé de me faire peur.

D’où vous vient votre optimisme ?

Vous savez, j’ai connu des périodes de nuit, de tunnels, et puis on s’en sortait… Je ne pense pas seulement à la Seconde Guerre mondiale. Je sais que même le plus improbable, le plus inattendu peut arriver et être bénéfique. C’est un peu l’expérience de ma vie.

Pour moi, la question n’est pas de savoir si on est sûr que l’avenir sera meilleur, la question est de savoir si l’avènement d’une nouvelle barbarie est possible. C’est l’histoire de la lutte entre ceux qui sont pour l’union, la démocratie, la fraternité et ceux qui sont pour la destruction et la dislocation, les forces d’Eros contre celles de Thanatos.

Moi, j’ai choisi Eros. Prenons parti pour les forces bonnes car, quoi qu’il arrive, on maintiendra ainsi de petites oasis, des îlots de résistance. De petits fanaux s’allument dans la nuit, je ne dis pas que tout va s’illuminer mais c’est bon signe. 

Vous consacrez dans votre livre un passage très fort aux “dernier·ères de cordée”, ces invisibles, parmi lesquels tant de femmes, infirmières, caissières, femmes de ménage, ouvrières aux petits salaires. Le plus important, dites-vous, est surtout de “leur rendre justice”.

Justice, oui. Et pas seulement en revalorisant leur salaire mais en leur donnant une reconnaissance sociale. Concernant les femmes, ce qui est sorti du mouvement #MeToo est très important dans l’histoire du mouvement d’émancipation féminine. Tant de femmes ayant des métiers de “dernières de cordée” ont non seulement ce statut précaire mais sont aussi à la merci de la prédation sexuelle d’un “boss”, d’un patron. Or, ces femmes n’avaient jamais osé dire ce qu’elles avaient subi. Il y a, comme dans tout mouvement de libération, des excès, mais ceux-ci ne vont pas altérer le caractère salubre de ce mouvement. Les combats féministes doivent être, là aussi, remis au cœur des grandes questions de société.

Quel est le secret, à 99 ans, de votre incroyable énergie, à la fois lucide et extrêmement heureuse ?

C’est l’amour ! Saint Paul, dans les lettres aux Corinthiens, dit : “Sans amour je ne suis rien, même si j’avais la foi pour déplacer des montagnes, sans l’amour je ne suis rien.” Je crois profondément en ce que j’appelle, entre guillemets, ma mission, c’est-à-dire les idées, l’écriture. Mais je ne peux le faire bien que si j’ai mon feu intérieur allumé par l’amour de ma compagne Sabah. Elle joue un rôle capital. J’aurais pu vivre seul, plus ou moins tristounet, plus ou moins résigné… Mais là, c’est une autre histoire.

Un dernier mot ?

(Tout sourire, sa réponse fuse.) Vive l’amour !

(*) Changeons de voie : Les leçons du coronavirus, Edgar Moral, Éd. Denoël., 160 pages, 14,90 euros

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