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Compétentes et ambitieuses : ne les appelez plus "travailleuses handicapées" !

Témoignages. – Elles ont des compétences, une carrière, une ambition. Et un handicap, aussi. Mais Charlotte Tourmente, Margaux Crédey et Deza N’Guembock refusent de porter cette étiquette au travail. Avec l’association Dare Women Handicap, elles aident les femmes avec un handicap à retrouver confiance et à oser s’affirmer.

«Si on continue à recruter les mauvaises personnes pour répondre à des quotas, alors le handicap continuera d’être un problème pour les entreprises. Ça n’est pas un handicap, ni les allégements de charges qu’un salarié vient proposer à une entreprise mais ses compétences.» C’est pour déconstruire les préjugés sur le handicap, sous toutes ses formes, que Deza N’Guembock a créé E&H Lab, une agence d’événementiel spécialisée dans les projets culturels. Ses armes : l’art, un franc-parler et une ténacité à toute épreuve.

Emploi et handicap en quelques chiffres

18%, c’est le taux de chômage des personnes en situation de handicap contre 9% pour l’ensemble de la population.
80% des handicaps ne se voient pas.
56% des femmes handicapées déclarent être victimes de discrimination contre 41% des hommes souffrant de handicap.
1 million de personnes handicapées ont un emploi et 500.000 sont en recherche d’emploi.

Née au Cameroun, Deza a 4 ans lorsqu’une forte fièvre la plonge dans le coma pendant plusieurs mois. «On n’a jamais su de quelle maladie je souffrais mais je pense que c’était une forme de poliomyélite. Puis à l’adolescence, j’ai développé une scoliose très sévère qui a déclenché une insuffisance respiratoire. J’ai fini par être évacuée en France pour y être soignée.» Après plusieurs opérations chirurgicales, une longue hospitalisation suivie d’un an de rééducation, Deza s’inscrit au programme Langues et Civilisations Étrangères à l’université Sorbonne Nouvelle. Un parcours qu’elle complète par un master en e-business aux États-Unis. De retour en France, la jeune femme se lance dans la recherche d’un emploi dans la communication et l’événementiel et découvre la discrimination.

Mention «travailleur handicapé»

«Quand j’envoyais des CV avec la mention de travailleur handicapé, il ne se passait rien.» Au bout de six mois, elle décide de supprimer cette information (qui ne répond à aucune obligation légale) et le téléphone se met à sonner. «C’est là que j’ai compris que mon handicap posait problème.» Mais les déconvenues ne s’arrêtent pas là. Alors qu’elle termine un premier CDD qui doit se transformer en CDI, Deza se voit notifier par son employeur qu’il y a eu «une erreur» et qu’il n’y a plus de poste pour elle. «C’était ma première expérience de discrimination au travail», se souvient-elle.

Victime d’une discrimination flagrante, elle refuse de se «soumettre à ce genre de situation» et ne porte pas plainte. Racisme, sexisme, validisme, rien n’atteint la détermination de la jeune femme qui décide de créer son agence. «Moi, j’avance, je trace mon chemin, je ne vais pas m’arrêter à ça. C’est de l’énergie perdue», explique-t-elle. Son profil continue d’intéresser et Deza se voit proposer un autre CDI, ailleurs. «Au départ, je me suis dit qu’ils voulaient m’embaucher pour répondre à un quota», confie la jeune femme, qui accepte le poste à condition d’être à temps partiel pour poursuivre ses autres projets. Mais au fil des mois, Deza se rend compte que l’entreprise a sous-estimé ses compétences. Pendant un an, elle abat le travail de deux personnes et profite de son entretien annuel pour demander une révision de son contrat et de son salaire. Elle obtient 300 euros d’augmentation mais se dit qu’elle ne fera pas carrière dans cette entreprise. «Quand je leur ai dit que j’allais partir, ils ne m’ont pas prise au sérieux. Pour eux, une personne handicapée qui a ce type de poste en CDI ne peut pas prendre le risque de partir.» Agacée par le regard condescendant et misérabiliste que la société pose sur les personnes invalides ou de maladies chroniques, Deza N’Guembock comprend alors qu’il faut changer les mentalités et que ce sera sa mission. Depuis 2012, elle développe avec ses équipes des dispositifs artistiques immersifs permettant aux spectateurs de mieux comprendre les handicaps physiques ou psychiques.

Présidente de Dare Women Handicap, Charlotte Tourmente est médecin, journaliste, écrivain et psycho-sexologue.

Partager son expérience

Créer pour partager son expérience et donner de l’espoir à d’autres personnes souffrant de maladies chroniques, c’est le choix qu’a fait Charlotte Tourmente en écrivant Sclérose en plaques et talons aiguilles. Publié en 2019, son livre s’adresse autant aux malades (110.000 cas en France) qu’à leurs proches car selon elle, «il y a encore beaucoup d’idées reçues sur cette maladie qui fait peur et qui est encore souvent assimilée au fauteuil roulant». C’est à 20 ans que Charlotte Tourmente apprend qu’elle est atteinte d’une sclérose en plaques. Alors étudiante en médecine, elle décide de s’accrocher, ne réalisant pas encore la place que la maladie prendra dans sa vie. «Lors de mes 5e et 6e années d’étude, j’ai eu de violentes poussées de douleurs très invalidantes. À partir de là, j’ai commencé à réfléchir à ma carrière. Mon père, médecin, et le doyen de l’université, qui était très sensible à la question des handicaps invisibles, m’ont alors conseillé de terminer mes études et de m’orienter ensuite vers le journalisme ou une école de commerce».

Diplômée en médecine générale, mais dans l’incapacité d’exercer son métier à cause des douleurs et de la fatigue, Charlotte réinvente sa vie professionnelle et devient journaliste médicale. À la suite d’une première collaboration avec la présentatrice Marina Carrère d’Encausse, elle rejoint l’équipe de l’émission Le Magazine de la santé sur France 5. Un début de carrière en apparence sans accro… ou presque. «En 2006, quand j’ai eu de fortes poussées de douleurs, il a fallu réadapter mon poste car je n’arrivais plus à produire du contenu tous les jours. Et là je me suis vu proposer un poste qui ne m’intéressait pas du tout et que je considérais comme un placard. Heureusement à ce moment-là, il y a eu le lancement du site allodocteur.fr et c’est là que je travaille depuis 11 ans. En fait, quand vous êtes en situation de handicap, on ne pense pas à vous pour des postes à responsabilités. Parfois c’est par bienveillance, mais souvent c’est parce que la hiérarchie pense que ça n’est pas compatible, que vous n’y arriverez pas. Pour nous, le plafond de verre est renforcé. Quand on est une femme avec un handicap on doit se battre trois fois plus», déplore la journaliste qui est présidente de Dare Women Handicap.

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«On découvre nos limites sur le terrain»

Une situation que connaît bien Margaux Crédey, vice-présidente de l’association et cadre en ressources humaines. Totalement sourde de l’oreille droite, la jeune femme a été appareillée de l’oreille gauche jusqu’à l’âge de 20 ans, et porte désormais un implant cochléaire. Une technologie qui lui a changé la vie mais qui ne lui ouvre pas forcément les portes de l’emploi. Après deux stages, l’un chez PPR et l’autre chez L’Oréal où elle travaille sur la diversité et le handicap, elle trouve un premier CDD «pas très intéressant» puis plus rien pendant un an. «Je me retrouve en deuxième position par rapport à un autre candidat», estime la jeune femme qui préfère indiquer son handicap sur son CV. Après cinq ans passés chez Altran où elle fait de la gestion de carrière, Margaux décide de voler vers de nouveaux horizons. Au fil de ses expériences professionnelles, la jeune cadre devient plus exigeante sur ses conditions de travail. «On découvre nos limites sur le terrain et quand on les connaît on peut demander de l’aide et adapter notre poste de travail», témoigne la jeune femme.

En tant que salariée RH, elle observe de l’intérieur le gâchis des fonds versés pour le handicap. «Les sociétés dépensent cet argent en outils de communication inutiles au lieu de les consacrer à l’aménagement des postes de travail», s’agace Margaux. Pour elle comme pour Charlotte Tourmente et Deza N’Guembock, les blocages sont avant tout psychologiques. «Si on recrute une personne pour ses compétences, la question du handicap ne devrait même pas se poser. Ça ne devrait pas être un frein. Il y a des tas de solutions pour le compenser», explique Deza qui rejette la définition réductrice de «travailleur handicapé» imposée par la société. «C’est une case dans laquelle les gens se retrouvent enfermés et qui est synonyme d’infériorité et d’incompétence. C’est négatif. En fait, la personne quelle que soit sa situation, doit s’inscrire dans ce qu’elle est et avoir conscience de ce qu’elle peut apporter à une entreprise», martèle la chef d’entreprise. «Le handicap est associé à un manque de performances alors qu’il suffit de donner les moyens à ces personnes de surmonter leurs difficultés», insisite Charlotte Tourmente.

Miser sur les “soft skills” du salarié

Le projet CHAOS de l’agence E&H Lab est une installation immersive qui place le spectateur dans le cerveau d’une personne souffrant de troubles psychiques.

À compétence égales, l’entreprise a tout intérêt à différencier les candidats en fonction de leurs «soft skills». Il faut se demander ce que la personne handicapée va apporter à l’entreprise et ne plus minimiser ses compétences à cause de la maladie. Le salarié qui a un handicap doit être positionné comme un acteur à part entière», recommande la directrice générale de E&H Lab. Voir cette différence comme une richesse et non une faiblesse changerait donc les mentalités au sein des entreprises mais aussi dans la société dans sa globalité. «Recruter un salarié qui a un handicap, c’est choisir une personne encore plus engagée dans son travail. Je pense que l’on apporte plus d’humanité au sein des équipes. Les entreprises ont tout à y gagner», constate Charlotte Tourmente. «On a quelque chose à apporter la société et tant pis pour ceux qui ne le voit pas», ajoute Deza N’Guembock.

Mais parfois les freins psychologiques se trouvent aussi du côté des salariés qui craignent de révéler leurs problèmes de santé «pour ne pas ralentir leur carrière. Mais à un moment donné, on atteint sa limite», constate Margaux Crédey qui conseille de parler, au lieu souffrir en silence. «Chez Dare Women, on croit beaucoup à l’inspiration. Pour les malades, c’est important d’avoir des modèles, des femmes épanouies dans leur travail, qui ont une carrière et qui ont réussi à composer avec la maladie», insiste Charlotte, vice-présidente de Dare Women Handicap. Pour elles, l’assocation à créer un programme d’ateliers sur le thème de la connaissance de soi, la prise de parole, l’assertivité et de l’audace afin de les accompagner dans leur parcours professionnel. Un coaching qui sera complété par des rencontres en entreprise, avec des femmes qui ont surmonté leur maladie, afin d’en finir avec l’invisibilité dont elles sont victimes. «Pendant longtemps j’avais l’impression qu’il n’y avait pas de personnes handicapées dans ce pays», ironise Deza qui a rejoint Dare Women dont elle partage la vision et les valeurs. «Comme l’indique le nom de l’association, il faut avoir l’audace d’aller au-delà de ce que la société a prévu pour vous et sortir du misérabilisme», conclut-elle.

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