Célibataires, elles ont fait un bébé toutes seules

“Comment s’appelle le papa de ma fille ? « Monsieur Paillette de la Pipette »”, s’amusait Anne. Quand nous l’avions rencontrée en 2013, sa fille, Juliette, venait tout juste d’avoir 1 an. Elle est née grâce à une insémination artificielle avec don de sperme (IAD) réalisée dans une clinique espagnole. Un parcours totalement interdit en France. 

En 2021, les choses n’ont pas vraiment évolué. Le Sénat vient de voter un amendement limitant le parcours PMA aux seuls couples de femmes (les couples hétérosexuels y ont également accès, sous réserve d’un critère médical, ndlr), excluant de fait les femmes célibataires, dans le cadre du projet de loi bioéthique, actuellement en discussion. Une mesure qui fait grincer les partisans de l’article 1er du projet de loi, qui visait jusqu’alors à ouvrir l’accès à la PMA à toutes les femmes. Cette décision pourrait être abrogée ultérieurement par les députés. 

Il y a quelques années, nous avions rencontré des femmes célibataires qui avaient décidé de faire un bébé sans père, malgré la loi française. 

Article et témoignages publiés dans le magazine Marie Claire en mars 2013

C’était le cas d’Anne. Le passé amoureux de cette francilienne, cadre dans le bâtiment, ressemblait à celui d’innombrables trentenaires et quadras : des histoires qui n’ont jamais abouti sur un projet de famille, et l’horloge biologique qui tourne, implacable. Achever ses études, trouver un job, stabiliser sa carrière, rencontrer un homme ­ ni un phobique de l’engagement ni un divorcé qui ne peut plus voir un biberon en peinture… Tout le monde n’a pas la chance ou l’envie, de réussir le grand chelem « au bon moment » : avant 35 ans.

À l’époque, certains gynécologues, très médiatisés, ne cessent de tirer la sonnette d’alarme : passé cet âge fatidique, la fertilité féminine plonge. Une réalité occultée par la mise en lumière des stars ­Monica Bellucci, Nicole Kidman, Mariah Carey… qui deviennent mamans à plus de 40 ans. “Ma vie sans enfants n’avait aucun sens, reprend Anne. C’est cruel, injuste, paniquant, de voir les copines amoureuses, radieuses, tomber enceintes les unes après les autres, et d’être privée de ce bonheur. J’envisageais de me faire faire un enfant par un inconnu quand, sur des forums Internet, j’ai découvert tous les échanges entre solos à propos de la procréation médicalement assistée (PMA), interdite aux célibataires en France mais autorisée dans plusieurs pays européens”.

En France, seuls accèdent à une PMA les couples hétérosexuels pouvant attester de deux années de vie commune. Alors qu’en Belgique, au Danemark, en Espagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, toute femme en mal d’enfant peut suivre ce parcours, même sans être stérile, juste parce qu’elle n’a pas d’homme dans sa vie ou parce qu’elle n’en veut pas. D’où le “tourisme procréatif” de milliers de Françaises chaque année, qui ne semble pas près de se tarir.

Les bébés « Thalys » made in Belgique

Hétéros ou pas, les célibataires restent effectivement les grandes oubliées des débats. Alors, comment se débrouillent-elles pour choisir un pourvoyeur de gamètes, et selon quels critères ?

Anne a comparé les législations et les offres des différents pays. Le Danemark intéresse celles qui veulent un géniteur sur catalogue et un donneur “ouvert” ­ c’est-à-dire qui a accepté d’être contacté par l’enfant à sa majorité, afin de lui donner accès à ses origines. En Belgique dix-huit centres de PMA­ donne naissance chaque année à plus de deux mille “bébés Thalys” français. “Les Françaises représentent 80 % des huit cent trente-trois patientes que nous avons traitées l’an dernier, remarque le professeur Michel Dubois, chef de service à l’hôpital de la Citadelle, à Liège. Plus de huit sur dix d’entre elles sont lesbiennes.”

Les tarifs pratiqués outre-Quiévrain sont plus attractifs qu’en Espagne, mais les solos, comme toutes les candidates à la PMA, doivent rencontrer une psychologue qui peut mettre son veto. C’est pourquoi Anne a finalement opté pour la clinique Eugin, à Barcelone, plan B des recalées de la maternité à deux. En Espagne, les Françaises représentent environ 10% des patientes des cliniques spécialisées. Près de cent vingt établissements privés s’arrachent cette clientèle en or. La première tentative d’Anne s’est soldée par une fausse couche. Trois essais plus tard, elle était enceinte. Enfin ! Coût : 6 000 euros (autour de 50 euros la paillette de sperme en France pour un couple), non remboursés par la Sécurité sociale, sans compter le voyage et l’hôtel.

Le sperme masculin est un produit de luxe. En l’absence d’étude, impossible d’évaluer le nombre de célibataires qui passent les frontières pour concevoir en clinique. Chaque année, en France, 24 000 à 32 000 enfants (soit 6 % des bébés) ne sont pas reconnus par leur père à la fin de leur année de naissance. Comment distinguer ceux dont la mère a volontairement fait un bébé toute seule ? Et par quel procédé ?

Le monde parallèle de la FIV en solo

Certaines poursuivent seules, en serrant les dents, un projet commencé à deux… Comme Aline, 43 ans, fonctionnaire, qui s’est fait implanter sans délai d’attente deux embryons à la clinique Girexx, près de Barcelone. En Espagne, contrairement à la France, où le don est gratuit et anonyme, les donneuses sont rémunérées 900 euros pour une ponction d’ovules. Une manne pour les étudiantes fauchées, et pas seulement des Espagnoles­ des charters de Tchèques, des Ukrainiennes…

Après les deux fausses couches d’Aline dans le circuit légal des fécondations in vitro (FIV) en France, son compagnon n’a pas supporté son acharnement procréatif et a préféré jeter l’éponge. “Il avait treize ans de plus que moi et deux grandes filles. Pour lui, un enfant ne constituait pas un besoin fondamental. C’était juste la cerise sur le gâteau. J’étais donc placée face à un choix terrible : un homme mais pas d’enfant, ou un enfant mais sans homme. Notre couple a explosé.”

En quête, cette fois, d’un double don ­’ovocytes + sperme’­, Aline découvre le monde parallèle de la FIV en solo. Pour faire baisser le prix, les Françaises connaissent la combine : “Il y a deux tarifs. Dans ma clinique, la FIV coûte 6 500 euros ; 5 500 si on fournit nous-mêmes le traitement pour la stimulation ovarienne de la donneuse. Ma cousine, qui a le profil requis pour avoir une FIV remboursée par la Sécu en France, a fait une demande bidon auprès de son gynéco, afin de me donner les médicaments. Le mien avait refusé de me les prescrire.”

Les médecins marchent en effet… sur des œufs. Dans une circulaire diffusée le 14 janvier 2013, le ministère de la Santé a rappelé aux gynécos qu’ils encourent de lourdes peines s’ils orientent leurs patientes vers des cliniques étrangères : jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. L’avertissement a indigné de nombreux praticiens, comme le professeur Olivennes.

“Moi je veux bien qu’on m’arrête ! Une PMA à l’étranger, ça peut mal se passer, surtout dans les cliniques les moins chères. Si les médecins français n’ont pas le droit de conseiller gratuitement leurs patientes, afin d’éviter qu’elles ne fassent des PMA dans des conditions dangereuses, il y aura encore des drames. Comme cette femme, à Angers, qui s’était fait implanter trois embryons en Grèce, a eu des triplés prématurés et est morte à 43 ans.”

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