Alber Elbaz est décédé à l'âge de 59 ans : hommage personnel de Sarah Moyer, journaliste de Vogue | Vogue Paris

“La grandeur de l’héritage d’Alber Elbaz ne disparaîtra jamais — ni de l’histoire de la mode, ni de la garde-robe des femmes qui ont toujours porté et chéri ses créations.” Sarah Mower, journaliste de Vogue, rend un hommage personnel à l’esprit étincelant du créateur disparu.

"Le terrible choc que suppose la mort d’Alber Elbaz des suites du Covid-19, la perte que cela représente pour sa famille et pour celles et ceux qui ont travaillé à ses côtés, pour les femmes qu’il a tant aimées, celles dont les vies se sont illuminées au contact de ses créations, est indicible. Parmi tous les créateurs qui habillent la planète de nos jours, Alber était celui dont la pulsion créative reposait sur la chaleur de son intelligence émotionnelle et de son empathie, son talent pour se projeter au-delà des contradictions de la mode afin d’en libérer les femmes ; nous considérer comme des amies. Que vous l’ayez fréquenté ou non, son tempérament prévenant, plein d’esprit, avisé — et sa façon d’ensoleiller chacune de ses conversations avec honnêteté, spontanéité et un sens inné de la métaphore — vous donnait l’impression d’entretenir avec lui un rapport intime d’égal à égal. Comme il déclarait récemment : 

Nous ne sommes pas là pour transformer les femmes, nous sommes-là pour leur donner de l’amour.

Un adage rassurant, réconfortant et incroyablement inspirant qu’Alber me souffla lors d’une conversation sur Zoom au mois de janvier, la dernière fois que ma collègue Nicole Phelps, directrice de Vogue Runway, et moi-même lui avons parlé. Il préparait à l’époque son très attendu retour sur le devant de la scène avec le lancement de AZ Factory. Sa dernière griffe était la promesse d’une nouvelle façon de contrer les écueils du système de la mode afin de proposer aux femmes une collection moderne pleinement adaptée à leurs besoins — rendant sa disparition d’autant plus déchirante.

© Courtesy of AZ Factory

Tenter en cette seule tribune de rendre justice à ses réussites, de prendre la mesure de sa contribution à la mode, de transmettre le souvenir de tous ces instants indélébiles rattachés à un talent aussi riche est un défi douloureusement impossible à relever. Son exceptionnalité, je crois, s’enracinait dans la façon de se positionner en tant que créateur : non pas comme un génie accouchant de grandes idées pour mieux les dicter. Mais plutôt comme un allié plaçant toute la force de son art et de son savoir d’être humain au service de l’expérience vitale des femmes. “En embrassant tout ce qui constitue le présent et la vie des femmes, donner de la joie”, comme il l’a si justement formulé.

Réaliste et humble à sa façon, il se révélait étincelant. Internet regorge d’“Alberismes”. C’était un communiquant vidéo hors-pair, un performer fascinant qui filait l’humour et le sérieux dans un même commentaire ; à la fois adepte et critique de la vitesse dans l’industrie, un défenseur acharné du savoir-faire artisanal et de l’intimité dans le geste, mais qui ne manquait pas de se passionner pour la science et les technologies, cherchant toujours à les intégrer à ses valeurs axées sur les gens. Sa vision, s’agissant de la façon d’habiller les femmes pour les cérémonies de remise de prix, qu’il exprima dans une vidéo de Vogue Voices de 2013 en dit long sur sa manière douce d’employer la mode comme arme de bravoure: “Lorsque vous faites un ‘tapis rouge’ et tout ce que vous voyez c’est l’intérêt que peut représenter un sac, un collier ou une paire de boucles d’oreilles, c’est que vous avez raté quelque chose. Je veux voir les femmes. Je veux comprendre qui elles sont.” Sa tâche, disait-il, était de “faire disparaître la robe. Exactement comme en architecture. Lorsque vous entrez dans une pièce, même lorsqu’elle est l’œuvre d’un très bon architecte, vous ne vous dites pas ‘quelle belle architecture’. Vous préférez croire que personne n’y a touché. Je veux créer une pièce vouée à disparaître. Tout ce que je veux voir, c’est le visage de la femme qui la porte.

La grandeur de l’héritage d’Alber Elbaz ne disparaîtra jamais — ni de l’histoire de la mode, ni de la garde-robe des femmes qui ont toujours porté et chéri ses créations. J’ai rencontré Alber pour la première fois en 2002, alors qu’il débutait en tant que directeur artistique chez Lanvin à Paris. C’était l’un de ces moments qui vous prend aux tripes, lorsque vous réalisez qu’un créateur est sur le point de faire basculer le monde de la mode. On y trouvait tout ce qui pouvait embellir la femme avec délicatesse : les bijoux tombant en cascade sur les corsages et les robes, le crêpe de mousseline adroitement drapé et noué en une robe de danseuse comme par magie ; le réalisme noble de sa confection chic. “Occupant la plus extrême frontière entre le panache stylistique et la garde-robe idéale de l’âge adulte… établissant un magnifique compromis entre le féroce et le féminin”, comme j'ai écrit sur mon ordinateur dès la fin du show.

© Michel Euler/AP/Shutterstock

À l’époque, Lanvin n’était pas la marque qu'elle est aujourd’hui. C’est Alber qui l'a ramenée au centre de la scène parisienne, lui conférant une identité désirable à souhait, étayant les codes de cette première saison et attirant ainsi les femmes en nombre dans ses magasins. Toujours ces robes ‘éternelles’, ces embellissements spontanés de taffetas bouffant et les volumes gracieux de soie ; une joaillerie de cristal épousant les lignes du cou ; d’épaisses fermetures éclair cousues dans des bandes de gros-grain ; les robes crayon et les manteaux enveloppants. Bien que constituant un spectacle captivant, tout cela était parfaitement en phase avec l’aspiration des femmes — car mobilisant toujours son intelligence au service d’un objectif et de la praticité.  

Il s’ouvrait volontiers sur sa démarche auprès de journalistes lors de séances interactives et informelles dans un salon de l’hôtel Crillon pendant la Fashion Week de Paris. Il livrait alors sa vision de vêtements conçus pour s’adapter à la versatilité des femmes, à un besoin très concret de se changer rapidement. Il n’hésitait pas à nous consulter. Il parlait de ce qu’il avait appris auprès d’amies confrontées aux difficultés du quotidien et leur façon de jongler entre la garde des enfants, le travail, les soirées et les dîners, devant émerger parfaitement apprêtées en moins de trente minutes. Les créateurs souvent se disent inspirés par des “femmes aimantes”. Alber leur vouait un amour sincère qui consistait à les voir telles qu’elles sont. 

Son expertise magnifiquement empathique ne sortait pas de nulle part. En remontant à ses années précédant Lanvin — direction qui s’acheva en 2015 — Alber est passé par Yves Saint Laurent femmes entre 1998 et 2001, ayant fait ses premières armes à Paris chez Guy Laroche, à peine débarqué de New York où il a travaillé pour Geoffrey Beene à partir de 1989. Il cumulait plus de dix ans de savoir-faire dans la haute couture lorsque son tour vint d’exprimer sa propre vision chez Lanvin.

© Pool SIMON/STEVENS

Bien qu’en vérité, pour Alber tout remonte à l’enfance. Né en 1961 à Casablanca, sa famille émigra à Holon, un village de la région de Tel Aviv, alors qu’il avait à peine huit mois. Son père y exerça le métier de coloriste. Un jour, il m'a raconté ce qui me semblait être le premier souvenir le plus touchant d’un créateur s’exprimant sur la naissance de son goût pour les vêtements. “Nous n’avions pas d’argent pour acheter des jouets. Le seul jeu que mes parents avaient dans la maison était un jeu d’échec. Un jour, alors que j’étais encore petit, j’ai pris du papier d’aluminium dont se servait mon père pour son travail et je me suis mis à créer des robes pour chacune de ces pièces — je leur inventais des personnages et je jouais des heures avec.

À l’école, il esquissa des images de mode dans ses cahiers, inspirées de ses professeurs adorés. Plus tard, il fit ses études à la Shenkar College of Textile Technology and Fashion, non sans au préalable avoir accompli son service militaire au sein de l’IDF (Armée de défense d'Israël). Le récit des journées que le jeune Alber passa dans l’armée illustrait parfaitement l’originalité créative et la gentillesse de l’homme qu’il allait devenir, au même titre que n’importe quelle anecdote qu’il a pu me raconter par la suite. “Je souffrais d’asthme, et c’est pourquoi on m’a confié la tâche d’amuser les soldats. Je voyais bien combien ils étaient tristes loin de leurs familles – et je voyais bien combien les jeunes soignantes se sentaient seules dans les maisons de retraite”, disait-il, hilare. “J’ai donc réuni tout ce petit monde en organisant des bals semaine après semaine. Je peux vous dire que ça a fait des heureux !

Il m’est impossible d’estimer le nombre de personnes qui partout dans le monde ont été transformées par la joie qu’Alber Elbaz leur a prodigué en 59 ans d’existence. Mais surtout, nous adressons nos pensées à Alex Koo, son compagnon dans la vie, pour qui cette perte est la plus terrible. Le monde de la mode voue à Alber une reconnaissance éternelle pour tout ce qu’il lui a apporté. Celles et ceux qui avons eu l’immense fortune de le connaître chérirons jalousement sa mémoire — mais aussi, j’en suis persuadée, toutes celles qui ont adoré porter ses créations — pour les très nombreuses années à venir."

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