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"Adolescentes", film-documentaire bouleversant et tendre sur l’âge ingrat

Quel souvenir gardez-vous de vos années lycée ? Étiez-vous éprise d’un sentiment de liberté, ou tétanisée à l’aune de la vie adulte ? Étiez-vous en bonne entente avec votre famille ? À quoi rêviez-vous ? 

Pour son nouveau film-documentaire, intitulé Adolescentes, Sébastien Lifshitz filme deux collégiennes, camarades de classe et amies, Anaïs et Emma, entre leurs 15 et 18 ans. 

Avec beaucoup d’émotions et de rires, on les observe affiner leurs projets de vie, tout en essayant de s’affranchir de leurs familles respectives. Un documentaire tendre, bienveillant, bouleversant, et plein de liesse.

Deux amies de milieux sociaux distincts

Sur papier, tout semple opposer Emma et Anaïs : elles ne s’expriment pas de la même manière, n’ont pas le même style vestimentaire, ni les mêmes origines sociales.

Anaïs est l’aînée d’une famille modeste, peu éduquée, aux parents doux mais dépassés, dont la vie est marquée par les épreuves.

Emma est quant à elle fille unique, élevée par un couple bourgeois composé d’une mère inspectrice des impôts, et un père directeur commercial. Des parents exigeants, notamment sa mère, que le film montre comme étant en permanence sur son dos. 

Alors qu’elles approchent la fin du collège, les deux adolescentes doivent réfléchir à leur orientation. Anaïs penche pour un bac professionnel, avec une préférence pour la petite enfance, tandis qu’Emma s’imagine en bac L, pour suivre ensuite des études de théâtre ou de cinéma. 

Leurs choix sont aussi révélateurs de leurs origines sociales. Ayant dû affronter un placement en famille d’accueil dès l’âge de 8 ans, Anaïs s’est responsabilisée. Elle vise une formation qui devrait lui garantir un emploi, un salaire, une indépendance. La promesse d’une nouvelle vie.

Pour Emma, l’éventail des possibles est plus large. L’aisance financière de ses parents peut lui faire envisager un parcours artistique, qui suppose de gros investissements, sans aucune garantie de réussite. 

Une adolescence marquée par les attentats de 2015

En dépit de ces différences, Anaïs et Emma sont amies, partageant des références culturelles, et la capacité à rire de tout. 

Dissipée et bavarde en classe, aussi drôle qu’attachante, Anaïs fait rire la sage Emma sous cape quand elle se permet d’insulter une professeure qui “ne la lâche pas” ce jour-là.

Elles ressentent le même agacement envers leurs parents, et les plus jeunes qu’elles, se posant dans un entre-deux universel : “On aura connu la meilleure époque”, soupire ainsi Anaïs.

Anaïs et Emma font aussi partie de cette génération qui a grandi en étant exposée aux attentats de janvier et novembre 2015. Sébastien Lifshitz a inclus à son film des vidéos amateurs témoignant de ces massacres. Elles sont violentes, difficiles à voir et entendre. Elles coupent d’un coup l’élan de ces deux jeunes vies, qui se retrouvent confrontées à l’horreur, inévitable.

Le réalisateur redonne de l’espoir en montrant des discussions entre amies, à table en famille, en cours, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, et ne pas tomber dans les stéréotypes. 

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S’affranchir

Bien que différentes, Anaïs et Emma font face à une même nécessité : s’affranchir de leurs parents pour s’épanouir.

De son côté, Emma a une position “classique” d’adolescente s’opposant à sa mère envahissante pour affirmer sa personnalité. Les nombreuses scènes de friction entre elles se cristallisent autour des devoirs, son retard le matin ou ses projets d’études. Leurs échanges tendus font rire, ou grincer des dents, quand on sent une limite franchie. Mais on en retient une chose : la jeune fille ne se laisse pas impressionner, répondant avec un flegme acerbe digne du personnage de dessin-animé Daria.

Anaïs a, quant à elle, un rapport moins insouciant à ses parents, notamment sa mère, en errance face au sort qui s’acharne. Sans jugement ni voyeurisme, le documentaire montre l’adolescente la confronter sur ses manquements, la secouer quand elle plonge dans la dépression, lui répondre durement parce qu’elle lui en veut.

On voit Anaïs s’occuper de ses petits-frères, devenir une seconde maman, endosser une charge mentale importante pour son âge. Elle en prend parfois conscience, se plaignant de ne pas avoir assez de vie sociale, de temps pour elle-même.

Impossible de rester insensible à sa ténacité. Même face à des épreuves très difficiles, Anaïs convoque des trésors d’esprit, maturité, générosité et humour. On ne peut que lui souhaiter le meilleur.

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Plaire, pour quoi faire ?

Entre leurs 13 et 18 ans, Emma et Anaïs sont aussi confrontées à leurs premiers émois et déceptions amoureuses. La seconde se lance avec enthousiasme dans une histoire, et on ne peut s’empêcher de rire gentiment face à ses élans passionnés envers l’élu de son coeur, pas très dégourdi.

De son côté, Emma reste fidèle à son flegme. Elle voit la perspective du premier rapport sexuel comme une étape à franchir, sans sembler en avoir réellement envie. Le film montre bien cette subtilité ressentie par bon nombre de jeunes filles à cet âge, abordant la sexualité comme un ensemble de cases à cocher, sans réfléchir encore vraiment à leur désir. 

Dans une sublime scène de fête estivale, Emma danse au milieu d’une foule, le visage zébré par les lumières colorées des spots. Le temps est suspendu, et on ressort de la salle le coeur plein de souvenirs.

Adolescentes, de Sébastien Lifshitz, Agat Films & Cie / Ex Nihilo, déjà en salles

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