Célébrités

Charlotte Gainsbourg : "J’ai très mal fait le deuil de mon père"

Dans Suzanna Andler, le film de Benoît Jacquot, elle joue une femme coincée entre devoir et désirs. Un rôle à contre-emploi pour Charlotte Gainsbourg qui, de retour à Paris après quelques années à New York, se livre ici au fil des lieux et des souvenirs.

On tombe sur elle dans la rue, près du lieu du rendez-vous. Une fine silhouette noire (pantalon, veste, tee-shirt) essaie sans résultat de faire avancer un minuscule chien blanc. Au bout de la laisse, Rita, bébé bull-terrier de 2 mois, nouvelle venue dans la vie de Charlotte Gainsbourg. Elles ont mis ainsi une petite demi-heure à parcourir quelques centaines de mètres, l’une encourageant au mouvement, l’autre s’arrêtant, et cet apprentissage de la promenade semble les ravir.

Ce jeudi 29 octobre 2020 est un jour à flâner. Plus que quelques heures et, à minuit, la France entrera dans son second confinement. Les balades seront chronométrées, les interviews auront lieu par Zoom, il faudra renouer avec l’attente et l’incertitude. Charlotte Gainsbourg confie en souriant qu’elle n’est «pas la plus douée en énergie positive». Mais, comme tout angoissé qui se connaît, elle «sait faire semblant» et profiter des derniers instants. Les tourments auront de toute façon leur temps, avec les projets à l’arrêt, les décomptes et les prédictions. On ignore, par exemple, quand sortira le film de Benoît Jacquot, Suzanna Andler, initialement prévu le 2 décembre, et qui nous vaut cette rencontre avec l’actrice. «Le plus tôt possible», sourit-elle encore, faisant sienne l’expression du moment.

Dans cette adaptation d’une pièce de Marguerite Duras, elle a le premier rôle, celui d’une grande bourgeoise, riche, oisive et au bord du suicide. Le film a été entièrement tourné dans une villa déserte de la Côte d’Azur, hors saison, et cette unité de lieu, dans l’air du temps des confinements, nous donne une idée : un entretien qui aurait justement pour points d’ancrage les lieux, les maisons qui ont marqué la vie de Charlotte Gainsbourg, afin de dérouler les souvenirs qui s’y rattachent. «Pourquoi pas», sourit-elle en caressant Rita.

New-York, 2013-2020

Après la mort de sa sœur Kate Barry, en 2013, Charlotte Gainsbourg a voulu quitter Paris. Elle s’est installée dans une maison à New York avec ses enfants. Son compagnon, Yvan Attal, faisait des allers-retours. Depuis juin 2020, elle est à nouveau résidente du VIIe arrondissement parisien. «En avril, raconte-t-elle, New York était devenue cette ville déserte, de fin du monde, et j’ai eu un mouvement de panique. Je me suis dit : assez de vivre tous séparés, j’ai besoin d’être avec Yvan, mon fils, ma mère, la mère d’Yvan.» En rentrant à Paris accompagnée de sa petite dernière, Joe, 9 ans, elle a retrouvé son compagnon et leur aîné, Ben, 23 ans. Leur fille cadette, Alice, 18 ans, est restée aux États-Unis, elle étudie sur un campus.

Ces années américaines furent fécondes : quinze films (de Lars von Trier, Wim Wenders, Arnaud Desplechin, Yvan Attal…) et le plus intime de ses albums, Rest. Pour la première fois, elle a écrit les textes en français, ils parlent de sa sœur Kate, de la mort de son père. «New York m’a permis de faire énormément de choses. C’est une ville stimulante, et puis là-bas je suis anonyme, dans une bulle, donc très concentrée.»

Retrouver Paris

Juvénile. Tee-shirt en coton, Majestic Filatures, pantalon strassé, Bottega Veneta.

Tout le contraire de Paris, où la fille de Jane Birkin et Serge Gainsbourg a l’impression de dépendre du regard des autres, des demandes d’autographes des passants, de l’aura de ses ascendants. «En même temps, tempère-t-elle, c’est agréable d’être reconnue. J’ai la chance d’être abordée par des gens qui me disent des choses positives, affectueuses…» Et valorisantes ? (Elle rit.) «Oui, enfin, ici je redeviens la fille de mes parents. Quelqu’un m’arrête, je m’attends à ce qu’il me parle de ma musique, d’un film. Et souvent c’est : “Je suis un inconditionnel de votre père/de votre mère”. Je ne peux que répondre : “Merci, c’est très gentil”. Car ça l’est, même si c’est un compliment qui ne m’est pas adressé !»

Dans ses valises, elle a rapporté le tiers d’un prochain album. Plusieurs tournages sont aussi en projet, elle vient d’achever celui des Choses humaines, d’Yvan Attal. Leur fils, Ben, y tient le rôle principal. «Ça lui plaît énormément, il a toujours été fait pour être acteur et il le découvre aujourd’hui. Mais il sait que c’est un métier où on n’est sûr de rien… J’espère qu’il saura se créer des rôles lui-même, être dans une démarche moins passive que la mienne.»

La villa du film “Suzanna Andler”

Dans la demeure de bord de mer choisie par Benoît Jacquot, Charlotte Gainsbourg y a habité (avec son chat) et joué tout à la fois. Le tournage a duré huit jours, durant lesquels elle ne s’est pas échappée plus loin que la plage en contrebas. «Nous vivions en huis clos avec toute l’équipe. Tous les soirs, nous nous retrouvions dans la cuisine de la maison pour préparer un repas à partager en commun. Il y avait une ambiance de vacances.» Le film tourne littéralement autour d’elle, présente dans tous les plans. Elle ne voulait pas le voir, elle ne s’aime pas à l’écran. Elle l’a vu, s’est trouvée «moche, comme d’habitude». On suggère qu’elle exagère, elle admet. «D’accord, moche par moments. Je me souviens de la première ligne du scénario de L’Effrontée, qui décrivait le personnage. Ça disait : “Une fille, par moments gracieuse, par moments ingrate”. Depuis, ça me colle à la peau. J’ai toujours pensé que c’était la définition de mon physique.»

La maison des vacances, enfant, en Normandie

Rock. Body en latex et jean, Saint Laurent par Anthony Vaccarello. Coiffure Rishi Jokhoo. Maquillage Satoko Watanabe. Manucure Alexandra Janowski.
Photos réalisées grâce à l’aimable collaboration de l’Hôtel Regina Louvre. regina-hotel.co

Ce jeudi, Charlotte Gainsbourg rentre de Deauville, où elle était en vacances à l’hôtel Normandy. «C’est un endroit que j’aime depuis toute petite. Ma mère avait une maison de campagne à une quinzaine de kilomètres, à Cresseveuille. On y passait nos vacances tous les quatre avec Kate, mon père… Lui était hyperdocile, il jouait le jeu. Bon, il s’ennuyait quand même, donc il y avait les sorties, pour qu’il puisse aller au bar du Normandy.» Dans ces échappées normandes, jusqu’à la séparation de ses parents à ses 9 ans, elle place ses plus beaux souvenirs d’enfance. Raconte «l’excitation totale» des balades nocturnes avec sa sœur, quand Jane et Serge les croyaient endormies, les jeux avec les enfants des voisins, son premier amour pour Didier, le petit-fils des fermiers d’en face. «C’était la vie de campagne. On allait aux fêtes du village, mes parents adoraient. Ils n’étaient pas du tout snobs, il y avait une simplicité… Qui étonnerait peut-être, tant on pense que ce qui va avec la célébrité, c’est la folie des grandeurs. Là, c’était une maison minuscule, un ancien presbytère. L’année, nous habitions rue de Verneuil, où tout était selon mon père : son décor, ses règles… Alors la Normandie, ma mère s’était acheté ça pour faire à sa sauce, entièrement décoré à l’anglaise, elle a mis tout ce qu’elle aimait.»

Le 5 rue de Verneuil

On hésite à l’interroger sur le mythique hôtel particulier de Serge Gainsbourg, qu’elle a racheté à sa mort, gardé en l’état depuis trente ans. Elle doit en avoir assez qu’on lui parle de son projet de musée jamais concrétisé… «Pas du tout, coupe-t-elle, car enfin ça avance. On a la structure, on sait comment ça va fonctionner.» L’objectif d’une ouverture cette année a même été fixé. Entre les célèbres murs noirs, Charlotte Gainsbourg a tourné le clip de Lying With You, chanson d’adieu à son père. «Ça a été une grande étape, c’en sera une autre de l’ouvrir au public, mais je pense que c’est ce qu’il faut, pour les gens autant que pour moi. J’ai très mal fait le deuil de mon père, parce qu’il y avait un tel phénomène public autour de lui. Et j’étais jeune aussi, j’avais 19 ans, donc… je me suis protégée. J’ai gardé cette maison, au fond, comme s’il allait revenir, des idées un peu fantomatiques. Je n’ai rien cassé. Je n’ai pas regardé la mort en face.»

La maison parisienne de Jane

Glamour. Manteau en plumes et tee-shirt, Saint Laurent par Anthony Vaccarello. Bijoux personnels.

Beaucoup de choses ont été exposées dans l’enfance de Charlotte Gainsbourg. La maison de sa mère où elle habite, rue de la Tour, après la séparation des parents, n’y échappe pas. Elle devient le plateau d’un double tournage d’Agnès Varda : le documentaire Jane B. par Agnès V. et le film Kung-Fu Master (une mère tombe amoureuse d’un copain de lycée de sa fille, Charlotte est la fille, Jane la mère). «Je n’avais pas envie de le faire, comme je n’avais pas envie de faire Charlotte Forever (huis clos père-fille provoc filmé par Serge Gainsbourg, NDLR). C’est normal, c’était à un âge, l’adolescence, où on attend ses expériences à soi, pas avec ses parents. Surtout que j’avais la chance d’avoir déjà tourné de mon côté, Paroles et Musique, et L’Effrontée.»

Pour les rappels de sa dernière tournée de concerts, elle a pourtant repris Charlotte for Ever et Lemon Incest. «Il m’avait expliqué les paroles, c’était très clair pour moi, et puis il y avait tellement aucune ambiguïté avec mon père.» Ça ne passerait pas aujourd’hui, elle sait, mais espère «qu’il le ferait quand même». Elle a payé un peu à l’école les provocations paternelles, ne lui en a jamais voulu. «Au contraire, dans la famille, on était hypersolidaires ! Dès qu’il passait dans une émission, on était regroupés devant la télé, quand il sortait un disque, on l’écoutait en boucle. C’est drôle, je n’ai pas du tout fait ça avec mes enfants.» Elle les a tenus éloignés des caméras pendant longtemps. Puis les a tous filmés, d’un coup, dans ses clips. Quand elle a réalisé, «très tard», qu’elle était infiniment heureuse d’avoir ces images d’elle enfant avec ses parents. «Un trésor de souvenirs.»

Suzanna Andler, de Benoît Jacquot. Sortie prochainement.

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